Littérature
  • 12 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Un savoir à-prendre, par Ariane Ducharme
  • -

Il y a une mère, « abrutie »[1]. Une femme sans nom qui ne parle pas, ne pense pas. Elle demeure dans un temps circulaire soutenu par les gestes répétitifs des tâches ménagères. Il y a sa fille, Luce, partie intégrante de ce quotidien sans mots. Privée de la présence palpable du corps de son enfant avec son entrée à l’école, la mère choit. « Aucun lien n’est plus possible »[2] sans sa fille qui incarne « l’objet même de son existence, apparaissant dans le réel »[3].

À cette place d’objet, Luce s’y voue. Toujours près du corps de sa mère, elle s’empresse de suppléer aux balbutiements des gestes maternels. Pourtant, Luce pense. Les couleurs et les objets l’entraînent dans des rêveries. Et, derrière son mutisme, l’enfant pose une question : « comment se faire comprendre »[4] de cette mère qui ne peut ni lui répondre, ni la regarder ? Ce vide de signifiants dans l’Autre maternel, que désignerait la nomination abrutie, Luce ne peut en prendre acte : « Luce ne supporte pas. Luce se tait »[5]. Par ce silence, l’enfant maintient le corps-à-corps avec sa mère : « reliée à personne »[6], elle demeure en dehors d’un discours. Luce ne peut apprendre, puisque le savoir est à prendre dans l’Autre[7]lieu du trésor des signifiants. Son trésor, Luce l’a dans sa poche : une dent de lait dont elle ne cesse de s’assurer de la présence. À l’image de cette sorte de fétiche, Luce tente de boucher le trou dans l’Autre maternel par un ne rien à-prendre, « braquée contre toute savante menace d’intrusion »[8].

Malgré tout, les signifiants de l’Autre de l’école l’atteignent : « Luce a retenu les mots »[9]. Cet ailleurs pour sa fille, la mère le refuse. Sa main recouvre la bouche de l’enfant d’où s’échappent les bribes chantées des leçons entendues en classe. Luce renonce à prendre ce savoir. Elle se tait obstinément, cherche à annuler ce qui, de l’école, la pénètre ; « il faut garder le vide »[10]. Mais la confrontation, forcée par l’institutrice, avec l’écriture de son patronyme, nom de l’homme avec qui sa mère l’a conçue, submerge l’impératif. « Elle a beau, de toutes ses forces, le chasser loin d’elle, le nom la poursuit. »[11] Ce signifiant, marque de la castration maternelle, révèle une béance où Luce chute, jusqu’à frôler la mort. Seul l’appel de sa mère, avec l’unique mot dont elle dispose, Luce, permet, une seconde fois, le vivant du corps de l’enfant.

Pour Luce, il ne peut y avoir de savoir à prendre sans autorisation de l’Autre maternel qu’elle complétait jusque-là. C’est ce que la mère fait : à sa fille qui ne va plus en classe, elle fournit un matériel pour écrire, des fils à broder et un abécédaire. La mère ne peut lire ces lettres mais elle sait qu’elles ont à voir avec l’école qui éloigne sa fille d’elle. Luce s’en saisit. Sur le tissu, les traits de couleurs s’assemblent. Des formes, puis des lettres, apparaissent. En contrepoint de l’impossible maternel de la séparation émerge, du côté de l’enfant, le nécessaire[12] d’une écriture. Luce ne cesse de broder jusqu’à inscrire un premier signifiant : S-O-L-A-N-G-E. Cette institutrice devient le lieu d’une adresse. Devant sa tombe, « les paroles de Luce s’élèvent »[13], font entendre les mots qui peuvent désormais s’apprendre. La dent que l’enfant enterre dans ce lieu Autre marque le coût payé pour cette prise[14], perspective d’une émergence subjective : « Le sujet résulte de ce qu’il doive être appris, ce savoir. »[15]

 

[1]  Benameur, J., Les Demeurées, Paris, Denoël, Folio, 2000, p. 11.

[2]    Ibid., p. 23.

[3]    Lacan, J., « Notes sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 374.

[4]  Benameur J., op. cit., p. 21.

[5]  Ibid., p. 21.

[6]    Ibid., p. 28.

[7]    Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, col. « Points Essais », 1974, p. 123.

[8]    Benameur J., op. cit., p. Page 12.

[9]  Ibid., p. 30.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 42.

[12]   Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit., p. 120. « Le ne cesse pas de s’écrire », par opposition à l’impossible : « Le ne cesse pas de ne pas s’écrire ».

[13]   Benameur J., op, cit., p. 81.

[14]   Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit., p. 123. « Le savoir vaut juste autant qu’il coûte, beau-coût, de ce qu’il faille y mettre de sa peau »,

[15]   Ibid.