Autisme
  • 17 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Un apprentissage sur-mesure ! Entretien avec Ludivine Terrier.
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Professeure des Ecoles en CP, Ludivine Terrier a accepté de nous faire part de son expérience auprès de Pierre, jeune garçon autiste. Elle nous transmet comment soutenu de leurs désirs, celui d’enseigner pour elle institutrice et celui de comprendre pour lui autiste, tous deux orientés du centre d’intérêt spécifique de Pierre, une machine à laver, s’est construit un apprentissage sur-mesure qui produit des effets surprenants !

Ludivine Terrier : J’ai accueilli Pierre dans ma classe en me disant que j’allais observer comme les autres son arrivée. Je n’avais pas forcément d’appréhension quant à son autisme. Je savais de l’année précédente que les choses s’étaient plutôt bien passées. Dès les premiers jours, la machine à laver est arrivée parce qu’il était en train d’en construire une avec son papa. J’ai tout de suite entendu l’impératif qu’il parle de cette machine à laver. Et puis, il avait cette posture par moments différentes des autres : l’agitation, le besoin de se lever, de s’exprimer aussi, de courir dans la classe pour venir me prendre la main et me dire quelque chose, au lieu de rester à sa place et m’interpeller de celle-ci.

Myriam Chérel : Il était, dîtes-vous, en train de construire une machine à laver avec son papa ?

L. T. : Pierre restait sans cesse à regarder la machine à laver de la famille. Sa mère devait mettre en route la machine en essorage quand il était en demande, et elle doit le faire encore parfois car il me dit des fois « hier maman elle a mis à essorer la machine à laver ». La machine est un objet très important. Ils ont donc eu l’idée d’en construire une. Ils sont partis de matériaux de récupération : un tambour, du Placoplatre, des vis, une petite manivelle pour faire tourner le tambour. Comme dès son arrivée dans la classe, il ne parlait que de cela, après avoir beaucoup discuté avec les parents, je lui ai proposé de prendre des photos, de faire un film de cette machine, afin de l’évoquer en classe et de s’en servir. Dans un travail collectif, nous faisions des listes de mots, d’objets ou d’ingrédients pour des recettes, alors, j’ai proposé que Pierre fasse une liste des objets qu’il utilisait pour sa machine. Et puis le film, j’ai proposé qu’il le montre en classe.

M. C. : Pierre a fait un exposé ?

L. T. : Il a montré la vidéo et il a expliqué sur les photos « là j’ai mis ça » et les enfants ont posé des questions : « là comment tu as fait ? » Donc mes élèves de CP étaient en admiration devant la construction de Pierre, sa machine à laver. Ils voulaient tous construire une machine à laver à la maison. Donc, on a fait la liste des matériaux si les enfants voulaient construire une machine à laver à la maison. Et puis, pour aller déjeuner à la cantine, les CP étaient mélangés avec des CM2. Pierre y parlait de sa machine. On est donc allé présenter la vidéo aux CM2, tout aussi curieux de savoir comment il l’avait fabriquée. Donc cela a créé vraiment du lien pour Pierre avec les élèves de sa classe comme avec des grands et cela a permis une inclusion avec les autres dès le début.

M. C. : Comment s’exprime-t-il ? Comment se présente-t-il

L. T. : Il est grand, frêle avec un côté enfantin, malin, très rusé. Avec les enfants de son âge, il est de plus en plus en lien, un contact physique je dirai car du côté de la parole il est centré sur ses centres d’intérêts mais qu’il partage. Avec les adultes, il est toujours dans une sorte de jeu. C’est toujours dans une alternance : « besoin de toi / pas besoin de toi » ou « as-tu compris / pas compris de quoi j’ai besoin ». Le lien est difficile à poser. Certains jours en classe, pendant un certain temps, on ne l’entend pas, on ne le voit pas, comme les autres en somme. Et il y a d’autres moments où il explose ; il faut alors composer, négocier ; on bricole parce qu’il a besoin de beaucoup bricoler : il fait des constructions, des machines, des églises aussi par rapport au son des cloches, des maisons par rapport à une certaine représentation de et dans l’espace. Il a besoin de ces temps d’expression. Au départ, il donnait beaucoup d’ordres à celle qui l’accompagne : elle bricolait et lui dirigeait ; maintenant, de plus en plus, il participe au bricolage. Plusieurs objets sont importants pour Pierre et nous les utilisons mais l’essorage a une place particulière, privilégiée. Hier par exemple, en mathématiques, on faisait des opérations, donc j’avais mis des chaussettes dans la machine à laver et je sentais qu’il fallait qu’il essore, donc je lui ai dit de commencer l’essorage et puis une fois que l’essorage fut fini, je l’ai invité à compter les chaussettes. Et il m’a dit combien j’avais mis de chaussettes. Pour lui, l’essorage c’est un mouvement certainement lié avec son corps, il a besoin de cela. Cela l’apaise.

M. C. : Il y a une machine à laver en classe ?

L. T. : On en a construit une. Pierre a fait des petites machines en pâte à modeler avec des petits boutons. On a fait aussi un sèche-linge. Nous avons été conduits à faire ses constructions. Au départ, je crois que j’ai fait une erreur. Une fois ses exposés faits aux CP et CM2 sur sa machine, j’ai laissé tomber la machine à laver. Je me suis dit « c’est fait, on en a parlé, maintenant laissons cela de côté et passons à autre chose ». Mais ce n’était pas possible. Pierre lui y revenait tout le temps et surtout il y a eu un moment où l’on a « perdu ». Alors était-ce lié au fait que nous ne parlions plus de la machine ? Qu’il n’avait plus le droit à cet espace ? Tout est venu l’envahir beaucoup plus, les angoisses de la cantine se sont multipliées. À la maison, il y avait trop de machines, comme s’il compensait. Je pense que pour lui cela a été très compliqué et effectivement après discussion en équipe technique, nous avons réintroduit les machines dans la classe, mais en pâte à modeler. Il a pu construire ses petites machines, mettre ses serviettes à laver dedans, prendre du temps pour observer ses machines et au bout d’un moment, plusieurs semaines, il les a laissées de côté de lui-même. Les autres élèves ont apporté aussi leur contribution : j’ai imprimé plusieurs petits dessins de vêtements qu’ils ont coloriés, qu’ils ont plastifié puis nous les avons mis dans des petits paniers qui pouvaient représenter des paniers à linge pour s’en servir pour compter. Dons Pierre pouvait mettre ses petits vêtements dans la machine à laver, essorer, et compter. C’est ainsi qu’il a acquis la notion de dizaines et d’unités. Il prenait dix petits vêtements qu’il mettait dans la machine. J’avais aussi plastifié des images de machines à laver pour introduire deux consignes à la fois : il devait par exemple prendre six machines à laver et mettre dix vêtements par machine à laver. On s’est servis de son centre d’intérêt pour construire les notions de dizaines et d’unités.

M. C. : Donc il a appris à compter.

L. T. : Tout à fait. Il a appris par l’intermédiaire de son objet autistique. Puis, au-delà de la machine en pâte à modeler, nous nous sommes servi de son attrait pour le mouvement et de son intérêt pour un timer: j’ai eu l’idée d’utiliser une assiette en carton où j’ai écrit les chiffres comme sur une horloge, je l’ai munie d’une aiguille pour se repérer, il a appris ainsi à compter de deux en deux, de dix en dix. Au lieu de faire des choses sur du linéaire, sans doute parce que j’étais plus sûr du linéaire pour les apprentissages, grâce à Pierre, je me suis aperçue que certains élèves avaient certainement besoin d’une autre représentation des nombres, donc si nous l’avions construit pour lui, je m’en suis servie pour la classe.

M. C. : Quel usage faisait-il du timer?

L. T. : Il lui permet de se repérer dans le temps. Au départ, placé devant lui, c’était un repère obligatoire. Dès son arrivée le matin il disait : « quand est-ce-que c’est l’heure de la récréation ? Non ne me dis pas que c’est dans plus d’une heure ! » parce que le timer ne décompte qu’une heure. Il s’angoissait de ne pourvoir se repérer au-delà d’une heure. Alors nous mettions le timer et essayions de biaiser sur les cinq, dix minutes qui manquaient. C’était un timer avec un mouvement circulaire apparent. Il pouvait le bouger, le manipuler. Nous lui disions aussi : « il reste cinq minutes pour finir l’exercice, tu peux y arriver, tu vas finir avant le timer » ce qui le stimulait. Le timer décomptait les différents moments de la journée : « c’est quand l’heure de la cantine ? », nous répondions « ça approche ». Après c’était la question de l’arrivée des papas et des mamans. Lire un emploi de temps ne suffisait pas, il fallait le timer.

M. C. : Et la lecture justement ?

L. T. : Je n’ai rien fait de plus pour lui en lecture. Comme pour les autres élèves, j’ai donné des outils visuels et sonores et chacun se sert de ce qui lui correspond le mieux. Pour plusieurs élèves, je ne sais pas précisément comment cela se fait. Autant en mathématiques j’ai pu trouver des choses spécifiques pour l’aider à apprendre, autant en lecture il s’est saisi des objets communs et a pris, comme d’autres, une petite bandelette où sont inscrits les sons complexes, bande qu’il pose sur le côté de sa feuille de lecture. Les sons y sont représentés en couleur : le « oi » de « noir », le « ou » de « rouge », et il y a aussi une petite tâche de couleur quand on ne sait plus. Et de cela il s’en sert énormément.

M. C. : Une couleur correspond à un son.

L. T. : Oui, c’est un repère visuel. Je le donne à tout le monde, après certains s’en servent d’autres pas. Il y a aussi le Borel-Maisonny, chaque son correspond à un geste. Le « A », le « I », le « Le », l’ASH s’en servait beaucoup en début d’année pour montrer à Pierre comment écrire les sons. Pierre se sert des gestes et des repères de couleurs pour les sons complexes.

M. C. : Et l’écriture ?

L. T. : Pour lui le geste graphique est difficile parce qu’il est toujours en mouvement et c’est difficile de se poser. Malgré tout, il travaille et a énormément évolué. Pour transmettre aux élèves, j’utilise des lignes de couleurs : la ligne verte c’est celle de l’herbe, la ligne marron c’est le sol où les petites coccinelles et les petites souris se promènent. Sur le vidéo projecteur j’ai la même fiche. Pour écrire, on monte jusqu’au ciel – bleu – et on redescend jusqu’à la terre – marron –. On lui refait les lignes sur son cahier. Malgré ces repères, il a besoin d’une main à côté de lui pour guider la sienne.

M. C. : Il se branche sur le double ?

L. T. : Il se branche souvent sur les autres. Et plus encore, il a une manière singulière de nous rencontrer. Par exemple, il faut qu’il sache exactement quelle marque de lave-vaisselle chaque adulte a, et le temps de lavage. Donc j’ai pris mon lave-vaisselle en photo, ouvert, fermé. Il demandait s’il était encastré, de quelle hauteur, etc. Il fallait qu’il sache tout un ensemble d’éléments techniques. Tout un temps, il avait sa petite pochette lave-vaisselles et machines à laver des deux représentants adultes dans la classe. Par moment il avait besoin de les regarder. Finalement, pour lui, peu importe notre âge, si on a des enfants ou où on habite, lui il fallait qu’il sache quelle machine à laver, de quelle marque. C’était sa sécurité à lui. Il fallait qu’il sache si on disait « mil » ou « miel ». Je lui disais « on va dire « mil ». Il me demandait : « mais est-ce que t’es sûre ? », et « à combien de tour elle essore ? »

M. C. : Pose-t-il encore la question de temps en temps ?

L. T. : Ah oui ! Je n’ai pas de hotte et ça l’embête beaucoup. Je lui ai dit que même quand il serait en CM2 je viendrai peut-être lui dire que je n’ai toujours pas de hotte chez moi. Il me répond : « mais tu dois avoir des odeurs ! ».

M. C. : Il est drôle !

L. T. : Ah oui. On rigole beaucoup là dessus. Il connaît dans le détail énormément de machines, les grilles de ventilations, les Velux, les ouvertures… Il est incollable sur tout ça. Ce n’est pas omniprésent mais il y a toujours une petite question : si j’ai fait une machine hier…

M. C. : C’est une manière de prendre de vos nouvelles sans être dans un lien social ordinaire

L. T. : Oui, ce n’est pas « comment va ta fille ? » comme peuvent me demander d’autres. Lui c’est « est-ce que tu as une hotte ? », « combien de velux as-tu ? Comment ils se ferment ? Parce que moi c’est oscillo-battant dans ma chambre… » Parfois il s’embrouille. Alors une fois, au tableau, j’ai dessiné les fenêtres de ma maison, il m’a expliqué comment ça s’ouvrait et se fermait chez lui et il a ordonné les choses.

M. C. : Qu’est-ce Pierre vous a appris sur l’autisme ?

L. T. : Si j’ai accueilli la machine comme j’aurai pu accueillir autre chose – un événement, une pratique de sport ou d’un instrument original, etc. – pour un autre enfant, j’ai compris que pour lui, cet objet, cette affinité, c’est son monde. Etre tolérante, je l’étais déjà. En classe, on est obligé de faire avec tellement de petits êtres humains… Mais pour Pierre, ce sont des interrogations différentes, c’est une patience aussi, c’est apprendre à se dire qu’il ne s’agit pas de faire de lui un élève comme les autres. S’ils sont tous différents, lui c’est un fonctionnement spécifique. Il s’agit vraiment d’être à l’écoute et surtout ne pas forcer.

M. C. : Merci Ludivine.