Édito
  • 17 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Autisme et apprentissages, par  Myriam Perrin Chérel[1]
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 « Certaines personnes appréciaient à sa juste valeur l’acharnement avec lequel

j’apprenais toutes sortes de choses par mes propres moyens »[2]

 

Comment apprennent les autistes ? Par leurs propres moyens nous dit Donna Williams. Surtout par leurs propres moyens ! La perspective donc s’inverse et la question devient : quel moyen trouve chaque sujet autiste pour apprendre ? Et avec acharnement ! Car apprendre pour l’autiste c’est vital ! Véritable traitement du réel ineffable ! Les raisins verts de la parole ont fait bien plus qu’agacer ses dents. À défaut de l’aliénation signifiante, le sujet autiste est en quête de règles absolues pour ordonnancer son monde et pouvoir s’y orienter. Mais, paradoxe. C’est ce qui le rend plus enclin aux conditionnements en tout genre. Déjà Uta Frith, pionnière des thérapies cognitivo-comportementales affirmait avec cynisme, que les autistes sont de très bons behavioristes[3]. « Or, nous dit Eric Laurent, on ne saurait réduire le sujet autiste à un système de relations basé sur des apprentissages répétitifs » [4].

Pourtant, vous lirez dans l’interview – exceptionnelle car inside ABA –, de Florence Chataignier Mars, aujourd’hui membre du comité d’administration d’Epic Foundation, qui a généreusement accepté de partager son expérience dans une école spécialisée ABA à New York, que le programme vise l’installation d’automatismes pour aboutir à produire un self de substitution et un fonctionnement répétitif. Dès lors, l’intérêt particulier du sujet, son affinité est réduite à servir d’alibi au conditionnement. Ce n’est pas un savoir particulier que l’on cherche à soutenir. Au contraire, ce soi-disant « enseignement structuré »[5] se fonde sur une utopie qui localise la pensée humaine dans le cerveau et qui a pour unique visée de réduire tout ce qui signe le particulier et nie le fonctionnement spécifique de l’autiste.

Vous lirez aussi que le dressage est tout aussi du côté des « coachs ». D’ailleurs, nous en voulons pour preuve que désormais, les injonctions du programme seront dites par des robots, très en vogue, comme Leka ou Milo. S’ils ont comme visée première de faire quelques économies du point de vue de l’embauche de professionnels, leur usage permet aussi de réduire le turn over des équipes éducatives ABA, car vous lirez combien la répétition contraignante déchaine la violence et épuise aussi ceux qui l’infligent.

C’est d’une tout autre manière que Ludivine Terrien, professeure des écoles en CP, accompagne dans ses apprentissages Pierre, jeune garçon autiste qu’elle accueille en classe. Cet interview extrêmement enseignant nous transmet comment soutenus de leurs désirs, celui d’enseigner pour elle institutrice et celui de comprendre pour lui autiste, tous deux orientés du centre d’intérêt spécifique de Pierre, une machine à laver, s’est construit un apprentissage sur-mesure qui produit des effets surprenants !

Idem, Elodie Boury-Goarnisson, auxiliaire de vie scolaire en maternelle, nous enseigne sur le fonctionnement spécifique de l’autiste en dépliant comment Sophie construit son code spécifique avec Google et son être féminin avec la mode, et d’autre part sur la manière singulière de l’accompagner dans ses apprentissages en accueillant son angoisse, son rapport à la demande et en soutenant ses intérêts.

Et si l’invariant de toutes les thérapies du dressage est d’éliminer toute référence au sens, aux signifiants propres du sujet, au temps, à l’inconscient, à la jouissance conduisant irrémédiablement à la disparition du sujet, les deux textes cliniques que vous découvrirez, parient eux sur le désir du sujet autiste, pour la construction d’un mode d’emploi à la main de l’autiste pour l’un et une réduction de la langue à un calcul pour l’autre, non sans prendre en compte la jouissance en jeu.

[1] Myriam Perrin Chérel est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP, directrice du CPCT-parents à Rennes. Elle est aussi maître de conférences en psychopathologie et clinique psychanalytique et par ailleurs responsable du GRA (Groupe Recherche Autisme). Elle a aussi dirigé l’ouvrage Affinity therapy, nouvelles recherches sur l’autisme, PUR, 2015.

[2] Williams D., Si on me touche je n’existe plus, Paris, Robert Laffont, 1992, p. 242.

[3] Frith U., L’énigme de l’autisme, 1989, Editions Odile Jacob, Paris, 1996, p. 272.

[4] Laurent É., La bataille de l’autisme. De la clinique à la politique, Le champ freudien, Navarin, p.111.

[5] Mottron L., L’autisme : une autre intelligence, Diagnostic, cognition et support des personnes autistes sans déficience intellectuelle, Mardaga, Sprimont, 2004, p.160.