Autisme
  • 17 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur « Branchée avec une tresse » : Apprendre avec Google et la mode, par Elodie Boury-Goarnisson[*]
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Auxiliaire de vie scolaire, j’ai accompagné en classe Sophie pendant deux ans. Dès notre première rencontre, elle s’est montrée extrêmement vivante, et déterminée. Sans un mot, sans un regard, elle m’a attrapé la main et l’a dirigée vers l’ordinateur pour que je lui donne les codes d’accès. Du doigt, j’ai pointé une affiche où ils étaient inscrits. Elle me donnait déjà plusieurs enseignements : son intérêt pour l’ordinateur serait une porte d’entrée, comme son attrait pour la musique, pour Youtube, pour les artistes féminines.

Pendant ces deux années, ce sont les élans de Sophie qui m’ont guidée.

Écrire pour ordonner

Les premiers mois, je l’ai beaucoup suivie lors de ses déambulations dans les couloirs. Elle entrait alors dans les classes, sans prévenir, et regardait à l’intérieur rapidement avant de fermer la porte. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’elle y faisait. Jusqu’à ce qu’elle me tende un feutre, une feuille blanche, et qu’elle me dicte les jours de présence dans l’école de chacun des enseignants et de leurs remplaçants. Une fois, ce « planning » écrit, les vérifications dans les classes n’ont plus été nécessaires. L’écrit permettait de s’assurer de l’immuabilité des choses. Puis, petit à petit, il est devenu possible de supporter le changement, à la condition d’écrire les modifications présentes ou à venir.

Remarquant qu’elle pouvait facilement faire « comme les autres », pariant sur les pairs, des doubles, nous avons utilisé (différemment) les mêmes outils que les autres élèves de la classe.

Le carnet de mots est devenu pour Sophie un cahier de mots prononcés spontanément. J’y écrivais chaque nouveau mot. Avec application, Sophie le recopiait et s’entraînait à le prononcer en me demandant de le lire. Peu à peu, elle a repris la tenue du cahier, pour apprivoiser les mots qu’elle entendait autour d’elle. Elle pouvait alors, quand elle en avait besoin, sortir son cahier, un stylo, et me dicter des mots, souvent empruntés aux adultes de l’école. Puis, elle les recopiait avec application et les répétait jusqu’à obtenir une prononciation parfaite. Ces mots, une fois écrits, s’ajoutaient à son vocabulaire.

En passer par l’écriture s’est avéré apaisant. Pour faire comprendre certaines situations ou les consignes, il était beaucoup plus facile de les écrire, avec des tournures de phrases particulières, sur une feuille blanche, au feutre.

Enfin, savoir écrire les mots revêtait pour Sophie une importance particulière : celle de pouvoir les taper dans la barre de recherche Google.

Construire son code avec Google

Sophie avait aussi besoin d’en passer par l’image. Elle allait chercher les mots sur Google Images. À un seul mot, venait se lier tout un panel d’images différentes, dessins, photos, couleurs… Sophie faisait varier les caractéristiques du mot. Si elle pouvait d’abord chercher « moumoute » (attrait pour les choses douces), elle enrichissait en « manteau moumoute », puis « manteau moumoute noir » (et toute une déclinaison de couleurs). Parfois, elle me demandait de lire les choses qu’elle avait écrites, pour les prononcer correctement à son tour. De même, les nouveaux lieux étaient systématiquement cherchés également sur Google Maps, et raccordés à une station de métro connue.

Le « cahier d’écrivain » (expression libre chez les autres enfants) est devenu pour Sophie un cahier dans lequel on pouvait coller des images, des phrases, raconter des choses qui s’étaient passées, des choses qui allaient arriver (les vacances par exemple), produire des textes sur ses sujets d’intérêt. Ce cahier a permis à Sophie de mieux appréhender son environnement, à partir de ses propres questions, de ses propres mots, des images imprimées…

La communication orale s’est développée par imitation. Repérer des tournures de phrases qui retenaient son attention, les écrire, a permis à Sophie de les réutiliser ensuite, toujours à propos, et dans divers contextes. Il n’y a que l’intonation, empruntée à l’émetteur premier, qui restait inchangée. Si je n’ai jamais exigé de Sophie qu’elle parle, j’ai beaucoup commenté à voix haute ce que je faisais, parfois en chantant. Les premières phrases qu’elle ait adressées à d’autres adultes de l’école étaient reprises dans mon discours, puis par glissement, dans celui d’autres adultes, dans ses cahiers, dans les vidéos Youtube

La mode, manière de faire avec le féminin

J’ai rapidement remarqué que Sophie classait les élèves de la classe en deux catégories : filles et garçons, en leur associant des couleurs.

Un certain nombre de ses intérêts avaient une caractéristique commune : la féminité. De groupes de filles dans les dessins animés (Totally Spies…), elle est passée aux groupes de chanteuses, dont elle reprenait les danses, les postures, les intonations de voix, les chansons… Les chanteuses se sont petit à petit individualisées (elle mentionnait leurs noms et prénoms) afin d’étudier les styles vestimentaires de chacune. Cet intérêt s’est couplé à l’intérêt pour l’émission « Les Reines du Shopping », émission dans laquelle chaque titre vient qualifier les candidates à partir d’un objet (de mode). Le premier épisode mentionné « branchée avec une tresse » venait nommer au pied de la lettre la manière dont elle pouvait se brancher au monde à partir d’une certaine image de la féminité.

Il s’agissait aussi d’observer les autres : elle me demandait le nom de tel ou tel vêtement porté par une autre, de l’écrire, de le dessiner. La comparaison est apparue : les vêtements et les bijoux ne sont pas les mêmes sur toutes. Elle a commencé à observer son propre corps : « Y’a pas de tatouage ! Y’a pas de piercing ! Sophie a des boucles d’oreilles. Sophie est branchée avec une couette ! », à se comparer, à désirer des choses pour elle.

[*] Elodie Boury-Goarnisson est psychologue clinicienne de formation et travaille en tant qu’auxiliaire de vie scolaire dans une école ordinaire.