Autisme
  • 17 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Le calcul de la langue, par Véronique Cornet[1]
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Éric Laurent, dans son livre La bataille de l’autisme, déploie « comment le sujet autiste tente de réduire la langue à un calcul ou à la répétition de lettres, soit des façons de faire taire le bruit de la langue en tant qu’elle ne cesse de produire des équivoques, de réduire celles-ci au silence »[2]. Ce calcul est ce que tente Achille.

Le bruissement de la langue

On frappe à la porte. Achille sait que c’est Rita qui vient le chercher. Sur le même rythme que les cinq coups, Achille chantonne : « Ritatatadé / Tadadoudadou / Ritadédédé / Ritatatatac ». J’ouvre une armoire avec des clés. Achille commente : « Véronique elle a cassé les clés, t’as cassé léclérrr / l’éclair / l’ékkklair / cassé / t’as casssssé ».

Les bruits du quotidien renvoient au bruit de la langue qui ne cesse jamais, ce dont Achille se défend en se bouchant les oreilles lorsqu’il court en longeant les bords de pièce en pièce.

À l’heure de la ballade, Achille dit : « Aprrrrès on va rrrrentrer / Je suis là lalalala la lalala / On va aller en balllllllade / en balgade (à la flamande) / on y va ouiii / on va / auva / Aurvoir ! ». Du « on y va » à « au revoir », un glissement de bouts de langue produit le mot ad hoc. Tout comme il a holophrasé le nom de Rita qui vient le chercher au toc-toc-toc-toc-toc qui signale son arrivée : Ritatatatac.

La jouissance incluse dans lalangue est palpable, Achille a une façon d’appuyer certains sons qui en témoigne. Lorsqu’il ne malmène pas les mots, Achille déchire tout ce qu’il trouve, surtout des papiers mais pas que, non sans en écouter la sonorité produite.

Réduire la langue à un calcul ou à la répétition de lettres

Faisant le pari que son style relève d’un travail sur la lettre, d’un calcul de la langue pour traiter l’impossible séparation d’avec le bruit de la langue comme réel insupportable, j’ai pris le parti de jouer avec Achille dans sa partition : je m’adresse à lui en chantant, en introduisant des rimes ou une torsion dans la langue, ce qui lui permet de supporter ma voix, une demande, une intervention (sans quoi il frappe ou fuit). Ainsi par exemple, s’il me pousse par derrière pour me faire avancer devant lui sur la route, comme ce qui lui permet d’avancer, lui indiquer que « ça ne va pas » a pour effet qu’il frappe ou qu’il me reprenne : « Pas “ça ne va pas” ! ». Par contre, lui dire « non » en chantant, ou « on ne pousse pas comme ça, oh no poss po como so », le fait rire et il vient alors à côté de moi discuter.

Réitération du Un, un index extrait de la langue de l’Autre

Un S1 indexe lalangue d’Achille, non sans avoir marqué son corps au préalable. Allergique aux œufs, Achille ne peut pas en manger, il le sait, et cela fait partie de ce qui se répète dans sa lalangue. « Dans les crêpes, il y a des œufs, dans les crêpes, tu peux ! Noooon ! » Il tape du pied. « Mais dans les gaufres, tu peux. Y’a pas d’œufs ! / Ah bah dans les frites, tu peux, et dans le vol-au-vent, il / y / a / du / sucre. Parce que / … / y’a / des / œufs. / J’j’j’j’jjj’ peux pas ! » Il tape sur la table. « Maman vient à quatorz’œufs ! » (quatorze heures), il rit.

On parle à la cantonade de ce qu’on pourrait faire à manger. Achille propose : « Du poulet, les poules, tu peux ! Parce que dans les poules il n’y a pas d’œufs. Mais y’a des œufs dans les poules ! » Et il éclate de rire ! « Aiaaa… Mais il y a des Zieux ! » Et il rit.

Le bord du double

Lorsqu’Achille prend la parole, c’est via son double. Il se balade dans le monde avec des phrases-bloc, qui sont de l’Autre et qui lui servent. Elles lui permettent de supporter qu’on s’en aille (reprenant mon « Après je reviens »), qu’on l’arrête, ou de passer d’un endroit à un autre. à la piscine, je le surprends à faire pipi et en même temps à boire son urine. Je lui indique qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire et le lendemain, rejouant dans la piscine, il dit : « Il y a des choses qu’on peut pas faire. », et il m’emmène vers les toilettes en disant : « Tu veux faire pipi ? »

Les affects

Quand il ne peut pas maîtriser son monde, Achille frappe, pleure, défèque, déchire. Comme une extraction d’un objet du corps qu’il adresse à l’autre (le caca), une séparation par le coup ou le déchirement. Nous avons tenté d’enrober la chose, le réel de l’énervement, pour décaler la stéréotypie du coup, ou du caca et, à force de nommer l’affect, il peut désormais venir dire : « Achille est en colère », ou « Véronique, Achille il râle », ou encore « j’j’je suis inquiet ». Dans ces moments-là, Achille prend la parole, avec une force d’énonciation qui s’entend clairement.

Un jour, quittant la piscine, il me dit : « Véronique, Achille est triste ». Je lui demande pourquoi il est triste, et il me répond : « Parce que je suis heureux ! ». Interloquée, je me risque à comprendre et lui propose une interprétation : il est heureux à la piscine, et donc triste de la quitter. En effet, il conclue : « Elle me manque ! ».

Achille se sert du signifiant comme d’un objet. Il l’étudie, c’est ce qui fait bord entre lui et l’autre. À l’atelier musique, il aime beaucoup certaines chansons, ce qui le fait sourire. Je le lui fais remarquer, lui demandant s’il est heureux avec ces chansons ? Sa réponse : « Non ! », il tape du pied, « Tu es / pas / heureux ! ». Il revient l’instant d’après et, me prenant la main pour la mettre sur sa joue, il murmure : « Papaparce que j’j’je suis enchanté ».

Pour conclure, disons qu’Achille m’a enseigné sur ce que sont le registre de la lettre et le calcul de la langue, et combien le traitement de l’équivocité ne va pas sans la prise en compte de la jouissance qui l’accompagne.

[1] Véronique Cornet est psychanalyste, intervenante et consultante au Courtil.

[2] Laurent É., La bataille de l’autisme. De la clinique à la politique, Paris, Navarin, 2012, p. 98.