Autisme
  • 17 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur « Depuis que j’ai appris Asperger… », par Ariane Oger[1]
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Récemment, Aline, seize ans, a été diagnostiquée « Syndrome d’Asperger », diagnostic qui met un nom, dit-elle, sur ce qu’elle ne comprenait pas, et plus particulièrement sur ses bizarreries ─ gestes soudains, virevoltes du corps, éclats de rire immotivés ─. Aline m’apprend le monde auquel elle a affaire et d’abord via son « manuel ».

Un mode d’emploi à sa main

Elle a « un manuel dans la tête » qui lui permet, en diminuant l’énigme auquel elle affaire dans son rapport à l’Autre, de faire à minima lien social. « Tendre la main, ça veut dire qu’il faut dire bonjour ; tendre la joue qu’il faut fait la bise ». Entre un geste et sa signification, un forçage est nécessaire, réduit à un code exempt de toute intention subjective. « J’ai beau avoir 115 de Q.I., je ne suis pas surdouée. Je n’ai pas les clés pour démarrer le turbot. » Son manuel n’est pas informatisable précise-t-elle, car si le disque dur tombait en panne, alors elle partirait « en live ». Au-delà de son étymologie, « la main », du latin manus, le manuel a à voir pour Aline avec l’objet livre qui se feuillette, se tient en main, celui qui lui donne accès au « monde de la vie ». Aline lit beaucoup, comme sa mère, férue de littérature et toujours un livre à la main. Elle aime Pierre Lemaître, Amélie Nothomb, Jean Anouilh, mais aussi les classiques, Honoré de Balzac, Émile Zola, Jules Verne et Stendhal. L’écriture aride de certains auteurs ne l’arrête pas, ni les mots complexes. Elle dispose en permanence d’un « lexique fulgurant » dans sa tête, signifiant dont la sonorité résonne de très près avec son prénom. Tout passe par la moulinette de son manuel. Aucun signifiant laissé en jachère, pas de trou dans le savoir. Une véritable automate de l’intelligence, pour reprendre l’expression de Hans Asperger.

Aline est une artiste de la métaphore, métaphore souvent liée au corps : « Ce matin il avait le visage en coin de rue », « Elle est montée comme un âne », « Il a du sang de navet », « J’avais un teint d’endive ! », « Il embrasse comme un poulpe ! ». Pointe d’humour ou ironie ? Elle s’amuse de ces expressions langagières, agrafes nécessaires à ce qui de son corps ne fait pas image.

Fanfiction et yaoi

Aline ne supporte d’être touchée. À la fois c’est une intrusion pour elle, à la fois elle peut être envahie par un trop de sensations et d’émotions non éprouvées comme affects. « Le moteur s’emballe, il n’y a plus de frein ». « Délibérément homo », Aline trouve dans les fanfictions qu’elle écrit sur internet mais aussi dans le yaoi[2] « des clés pour aborder [son] adolescence ». Elle ne démarre jamais une fanfiction, c’est une condition pour qu’elle puisse l’amender, la transformer, la poursuivre. Ses récits, le plus souvent des histoires d’amour entre deux femmes, sont appréciés, pour autant elle ne fait pas cas des retours des fans. Quant au yaoi, bien qu’il fasse référence aux relations homosexuelles entre hommes, il l’éloigne de la rencontre incarnée avec un partenaire masculin, figure dépréciée et sans valeur pour elle.

Posons qu’Aline traite le réel de la puberté et la jouissance qui fait retour dans le corps, via l’écriture et le yaoi.

Au fond, avec son usage de la langue et de l’écriture, Aline nous apprend qu’elle sait y faire avec son autisme. « Depuis que j’ai appris Asperger, ça m’a libérée. »

[1] Ariane Oger est psychologue clinicienne, travaille en CMPP, et est co-auteur avec J-N. Donnart et M-C. Ségalen de Adolescents, sujets de désordre, Paris, Editions Michèle, 2017.

[2] Le yaoi est un genre de manga, dessiné par des femmes et pour des femmes, caractérisant une histoire faisant référence aux relations homosexuelles entre deux hommes, avec des scènes sexuelles. Les femmes fans de yaoi sont appelées fujoshis.