Autisme
  • 19 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Le désir de métamorphoses [1] du hérisson, par Noëmie Jan
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« Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question. […] Je m’identifie dans le langage, mais seulement à m’y perdre comme un objet. »[2]

 

Katia Rohde[3], autiste mutique est douée d’une grande intelligence et témoigne dans son ouvrage « L’enfant hérisson » de son surprenant parcours.

Enfant, on la tenait pour « handicapée mentale » : « Ainsi, je ne pouvais rien apprendre »[4], écrit-elle – faisant référence à l’éducation qu’on tentait de lui inculquer dans les institutions spécialisées jusqu’à ses 24 ans –, moment où une institutrice découvre qu’elle sait lire et écrire.

Depuis, elle peut écrire « à condition qu’on [lui] donne de l’appui au bras ». Avec le soutien de la communication facilitée, elle a pu rédiger son autobiographie et dire son « grand savoir », qu’elle a appris seule : « les enfants autistes, qui sont autistes comme des animaux, dépendent de ce qu’ils peuvent garder leur secret […] sans que personne ne s’en aperçoive, je lisais, j’acquérais des connaissances solides […] pour m’orienter dans ce monde-ci ». L’appui qu’elle a trouvé dans ses connaissances témoigne de sa recherche de codes pour s’orienter dans l’existence et rend « supportable [son] isolement »[5]. Elle trouve dans la lecture un grand plaisir et y a extrait des points d’identification qui humanise la nomination d’enfant hérisson qu’elle se donne : elle évoque le bannissement du poète Ovide pour parler de son exil subjectif.

Le soutien qu’elle a trouvé dans la rencontre avec l’institutrice qui lui « donnait plus d’élan vital »[6], lui a permis un franchissement : écrire son « désir de métamorphoses », de trouver « un passage », « de sorte que les aiguilles du hérisson disparaissent »[7].

Puis, son appui sur un double devient une nécessité vitale : « Cependant, ma fureur grandit dans l’attente angoissée d’un ami surréel, qui aime à travailler fort comme moi ». Elle y fait porter ses espoirs de sortir de son isolement : « l’assurance de vaincre cherche un partenaire qui attende avec moi » [8] mais témoigne également du caractère aliénant du double : « Je cherche une perspective d’obtenir autant d’aide, sans le soutien de ma mère que j’obtiens maintenant, pour trouver une contenance, afin que je puisse continuer mon travail de recherche de mon identité »[9].

Loin de l’image déficitaire qu’elle présente, Katia Rohde démontre que l’écriture a fonction de bord pour elle : les apprentissages qu’elle a étudiés, seule d’abord, lui ont permis de traiter le réel auquel elle a affaire, l’entremise du double et de l’écriture par la suite représentent des sauts créatifs qui l’aident à nouer l’intellect et les affects.

Si le sujet autiste refuse l’aliénation au signifiant-maître, il n’en demeure pas moins qu’il est au travail de chercher par un traitement spécifique son identité et il a l’intuition que « le savoir suppose, bien sûr, toujours une renonciation à la jouissance. »[10] Encore faut-il qu’il puisse rencontrer un partenaire qui puisse « accueillir sa trouvaille et s’y régler »[11].

La conclusion de Katia Rohde ne saurait mieux en témoigner : « Je ne veux pas troubler les origines de mon existence en y touchant, et j’y renonce avec plaisir. Le plaisir que peut me donner l’avenir est plus important pour moi ! J’ai besoin d’un compagnon de chemin qui me soit fidèle, et qui soit la race de ceux qui n’ont pas peur »[12].

 
Noëmie Jan est psychologue clinicienne, travaille en psychiatrie et participe au GRA (Groupe Recherche Autisme) à Rennes 2.
[1] En référence aux Métamorphoses d’Ovide.

[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, p. 299-300.

[3] Rohde K., L’enfant hérisson, autobiographie d’une autiste, Imago, 2006.

[4] Ibid., p. 15.

[5] Ibid., p. 22.

[6] Ibid., p. 27.

[7] Ibid., p. 16.

[8] Ibid., p. 45

[9] Ibid., p. 50.

[10] Miller J.-A., « Clinique lacanienne », 1981‑1982, Cours du 3 février 1982.

[11] Perrin Myriam, Affinity therapy, Nouvelles recherches sur l’autisme, Presses Universitaires de Rennes, Octobre 2015, p.116.

[12] Rohde K., L’enfant hérisson, op. cit., p.53.