Autisme
  • 19 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Les nombres pour amis, par Danièle Olive
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Dès le titre de son autobiographie « Je suis né un jour bleu »[1] Daniel Tammet annonce la place centrale de la couleur dans sa vie. Né le 31 janvier 1979, un mercredi, Daniel Tammet le sait parce que « les mercredis sont toujours bleus »[2]. Lorsqu’il visualise les nombres qui composent sa date d’anniversaire, 31, 19, 197…1979, tous des nombres premiers, « leurs formes lisses et rondes » se présentent à lui « comme des galets sur une plage ». Cette impression de « galet » lui permet de reconnaître chaque nombre premier jusqu’à 9973. Les nombres sont les amis de Daniel Tammet. Ils ont des formes, des couleurs, des textures et des mouvements qui sont particuliers à chacun, ils lui ouvrent l’accès à une vie affective et intellectuelle.

Les nombres premiers, par leur beauté, leur solitude par rapport aux autres nombres sont particulièrement distingués, ils forment la base de son « monde numérique », et comme des panneaux de signalisation[3], lui permettent de ne pas se perdre. Les nombres sont sa langue maternelle[4], celle dans laquelle il pense et il ressent. Les personnes lui rappellent des nombres, lui même ressemble au 4 et, comme lui le 4 est timide et calme. Si un ami est triste, s’imaginer assis au creux de la cavité noire d’un 6 lui permet d’avoir de l’empathie. Les nombres suscitent des images et des formes solides et rassurantes[5]. L’association des nombres à une forme, à une image et à des sentiments crée une sorte de stade du miroir. Les nombres opèrent comme des doubles et forment un bord sur lequel la jouissance pulsionnelle peut faire retour[6] via la couleur qui donne vie au pur chiffrage.

La capacité de calcul de Daniel Tammet va vite s’avérer impressionnante et inédite. Chaque nombre, ainsi que le résultat des sommes calculées donnent naissance à une forme singulière qu’il visualise. Les mots aussi sont concernés. « En associant les différentes couleurs et émotions de chaque mot et de chaque signification, les mots prennent vie »[7].

Enfant, la couverture d’un livre de la collection enfantine Monsieur Madame aperçu dans la vitrine d’une librairie le captive, il s’agit de Monsieur Heureux qui était jaune et brillant. Daniel Tammet ne peut s’en détacher et le père se trouve contraint de l’acheter car seule la possession de ce livre l’apaise, ce sera le point de départ d’une série de collections. Sans doute y trouve-t-il une première amorce de localisation de l’objet regard.

Le don de Daniel Tammet pour apprendre les langues va s’avérer tout aussi extraordinaire que ses capacités de calcul et il va en faire un métier. Sa relation avec les mots, comme avec les nombres est esthétique. Certains mots lui apparaissent comme particulièrement beaux. Sa mémoire est visuelle, il lit un mot, ferme les yeux, le visualise, y associe une image mentale s’il est abstrait et peut ensuite s’en souvenir parfaitement[8]. Dérangé par l’équivocité du langage, Daniel Tammet situe son opération du côté de la métaphore, au sens de faire correspondre deux éléments différents, c’est sa façon particulière de « stabiliser son rapport à lalangue qui peut toujours vous laisser en plan »[9].

Éric Laurent le souligne, « la diversité des témoignages et de la clinique des sujets autistes, nous enseigne sur la façon dont chacun, au cas par cas, utilise les divers registres de la lettre »[10].

 

Danièle Olive est médecin psychiatre, psychanalyste, travaille au BAPU, participe au Collectif de praticiens auprès d’autistes à Rennes et est membre de l’ECF et de l’AMP.

[1] Tammet D., Je suis né un jour bleu, Paris, Éditions J’ai lu, 2009.

[2] Ibid. p. 9.

[3] Ibid. p. 20.

[4] Ibid. p. 17.

[5] Ibid. p. 18.

[6] Maleval J.-C., L’autiste et sa voix, Paris, Seuil, 2009, p.115.

[7] Op. cit., p. 22.

[8] Op. cit., p. 204.

[9] Laurent É., « Quelque chose à dire » à l’enfant autiste, Pratique à plusieurs à l’antenne 110, Paris, Éditions Michèle, 2010, p. 222.

[10] Laurent É., « Quelques lignes d’avenir des impasses de notre civilisation », Actes de la journée S’inscrire dans la modernité ? L’insu des nouvelles gouvernances et les issues du désir, janvier 2014, pp. 54-70, disponible sur le site de l’ACF-VLB.