Autisme
  • 19 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Le Quantified-self des apprentissages autistiques, par Mariana Alba de Luna
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À huit ans Owen Suskind connait l’alphabet, le son des voyelles et consonnes et progresse péniblement dans les apprentissages à sa Lab School. Ceci malgré l’arsenal de méthodes utilisées dans les apprentissages pour tous ces enfants hors normes, épinglés de diagnostics qui font d’eux des inadaptés.

Depuis la trouvaille fantastique de ses parents pour soutenir son seul monde, celui des films Disney, l’enfant a renoué avec la parole. Owen se structure à l’appui de la logique Disney. Grâce à l’attention qu’ils lui portent, ils découvrent comment il apprend à lire et à écrire hors l’école et ses méthodes.

« Le Disney Club » est le nom que les parents ont donné au temps incommensurable que la famille a passé au sous-sol de la maison à visionner avec leur enfant tous les films qu’il affectionne depuis l’âge de deux ans. Car ils sont sûrs, ce sont ces images et les dialogues des histoires racontées qui ont contribué à le sortir de sa sidération autistique, qui l’ont animé. Par ricochet, elles ont aussi animé la famille en les sortant de la fixité terrifiante dans laquelle leur enfant les avait plongés quand son autisme s’est manifesté abruptement arrêtant tout développement jusque-là « normal ».

Pour que fixité et sidération s’estompent, d’abord il a fallu faire rencontre, opérer un pas de côté pour que quelque chose de nouveau surgisse entre eux et fasse alliance. Le père témoigne de ce moment étonnant où il comprend que son fils apprend tout seul à lire à l’aide des génériques des films qu’il rembobine inlassablement. Ron réussira à extraire la logique que, sur mesure, se fabrique l’enfant. Nous pourrions dire que l’usage de cette machine et son objet, constituent un Autre qui mesure son Quantified Self[1], opérant une « fragmentation quantifiée » de sa jouissance et de son réel en jeu.

« Le système classique de l’école – position assise, écoute, mémorisation, discussion, puis mesure des progrès (test) – produit peu de résultats. Quatre de ces cinq prérequis sont chez lui voués à l’échec. Quant à la mémorisation, elle ne se commande pas : ça ne marche que s’il est intéressé. Or il s’intéresse intensément à ceux qui, derrière ces personnages colorés et animés, le nourrissent et le réjouissent tant. Nous ne savons pas quand l’ampoule s’est allumée. Un troisième plan relie désormais les deux premiers, le monde réel et celui parallèle de Disney : celui de tous ces individus – artistes, doublures vocales, scripts, réalisateurs, dessinateurs, etc. – qui conçoivent les paysages mouvants qu’Owen arpente dans son imagination durant ses longues heures de veille. […] Il cherche les créateurs. MARCHE, ARRÊT, RETOUR, MARCHE, ARRÊT, RETOUR, plan sur plan. La méthode est logique et réfléchie. […] Nous tendons l’oreille depuis la cuisine. […] Il commence par décoder le nom d’un personnage. Par exemple, Urrr… Urrrsss… Ursssaaa… Urrrsssoo. Comme il s’agit de La Petite Sirène, il en déduit rapidement « Ursula ». C’est un échauffement avant d’attaquer le déchiffrage plus difficile et plus récent de la doublure vocale de la sorcière des mers. Il appuie sur marche, puis arrêt pile sur l’image : P-p-p… P-paaaa… Quelques minutes plus tard, il associe les sons : Pat Carroll. Nous l’entendons prononcer le nom tout doucement ; avec révérence presque, et le répéter plusieurs fois. Puis d’autres mots comme assistant, associé, éclairage, réalisateur et producteur. Il semble heureux et concentré, tout au défilement des images, calmement et intensément occupé. […] Notre rôle : ne pas le déranger. »[2]

Voilà comment cet enfant apprend avec son désir qui l’a vivifié. Son désir qui fait monde pour lui, a su dresser ce qu’était un hors sens, hors de sa logique comptable.

 
Mariana Alba de Luna est psychologue clinicienne, travaille en psychiatrie, est co-fondatrice de la Main à l’Oreille et membre de l’ECF et de l’AMP.

[1] Laurent É., « Le réel à l’âge numérique », Un réel pour le XXIe siècle, site AMP, 2014, http://www.sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/2014/02/14-02-05-Eric-Laurent-entretien.pdf

[2] Suskind R., Une vie animée, Paris, Éditions Saint-Simon, 2017, p.69.