En analyse
  • 24 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprentissage et détachement, par Carolina Koretzky
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Apprend-t-on quelque chose dans une analyse ? Il n’est certes pas commun de poser ces deux termes côte à côte. L’apprentissage et le processus analytique ne font pas bon ménage et encore moins depuis que les sciences du comportement tentent de s’imposer dans le marché de la santé par un abord du symptôme qui forclos le sujet de l’inconscient. À la place d’une vérité qui se chiffre dans le symptôme, on vous propose de comprendre son mauvais fonctionnement et d’apprendre une nouvelle façon d’agir. Ainsi cette analysante qui arrive, dépitée et épuisée, après quatre ans où, vainement, sa psychologue a tenté de lui « apprendre à gérer ses angoisses ». Dans une cure orientée par la psychanalyse, rien n’est à apprendre du symptôme si ce n’est le drame du désir qui s’y trouve bâillonné, mais c’est moins appris qu’appréhendé, capturé, coincé ou bordé.

Pourtant, Lacan indique qu’au terme d’une cure analytique, on apprend bel et bien quelque chose. Voici ce qu’il en dit, dans le « Petit discours aux psychiatres » : « Si la psychanalyse doit leur apprendre [aux analysants] quelque chose, c’est évidemment, que ce qu’on recueille à la fin n’est pas de l’ordre, tenu pour sublime de l’intersubjectivité du sens. C’est une expérience d’un tout autre ordre. Ce qu’on a gagné, c’est précisément de voir que ce qu’on croyait si bien comprendre, justement, on n’y comprenait rien. Et ça ne veut pas dire pour autant qu’on a conquis autre chose qui soit entièrement caractérisée dans la note qui soit constituée par le fait de ce que l’on pourrait appeler une compréhension plus profonde ».[1] Première indication : on ne recueille pas à la fin un nouveau sens qui vous donnerait la clé d’un savoir-faire avec l’autre. On n’obtient pas ni une compréhension nouvelle ni plus profonde. Si déjà dans son Séminaire sur Les Psychoses, s’opposant à Jaspers, Lacan mettait en garde l’analyste à propos des mirages de la compréhension, ici, dix ans plus tard, le manque de compréhension devient le seul gain de la fin. Cette fin, aussi unique et incomparable qu’elle sera pour chacun, aurait comme unique promesse et horizon une perte de sens, seul gain à attendre de sa fin. Car c’est précisément le sens qui fait le lit de notre souffrance.

Le vidage de sens ne se produit que par le progressif prélèvement des signifiants que la direction de la cure cherche à isoler de leur signifié. Le « détachement » comme l’une des plus importante passions de l’analyste y est convoquée. « Détachement » qui n’est pas l’infatuation du psychanalyste qui tente d’effacer sa personne derrière une logique de la « médiocrité »[2] des passions. Le détachement répond à ce qu’il a appris de la fin de son propre parcours analytique : à savoir, « reconduire le signifiant à sa nudité, là où on ne sait pas ce que ça veut dire pour l’autre ».[3]

[1] Lacan J., « Petit discours aux Psychiatres », Conférence au Cercle d’Études psychiatriques dirigé par H. Ey, Sainte-Anne, 10 novembre 1967, inédit.

[2] Laurent É., « Les objets de la passion », Revue Accès à la psychanalyse, Bulletin de l’Association de la Cause freudienne Val de Loire-Bretagne, n°5, juin 2013. Éric Laurent y développe comment Lacan s’attaque à l’éthique de la médiocrité comme point d’équilibre des passions.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 26 novembre 2008, inédit.