Hérétiques
  • 24 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Épisodes 4 : Origène, par Philippe Benichou
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Origine (185-254 env.) est un Père de l’Église, « le plus grand génie du christianisme antique avec  saint Augustin»[1], auteur d’une « œuvre immense »[2] comme polémiste et tout particulièrement comme exégète du texte biblique. Il fut élevé dans la capitale culturelle de l’Occident, Alexandrie, où la philologie perdit le sens dépréciatif de « pratique de bavardage » qu’il avait chez Platon pour prendre chez Érathosthène, directeur de la prestigieuse bibliothèque, celui de raison critique et érudite. Élève du fondateur du néo-platonisme, Origène connait Platon et les philosophes hellénistiques, et s’inspirera de la méthode de Philon d’Alexandrie pour poser les fondements de l’exégèse biblique pour les siècles à venir, en élaborant la distinction des trois sens de l’Écriture, le sens littéral, le sens moral, et le sens spirituel, celui qui révèle la sagesse cachée dans le mystère.

La tradition chrétienne peut dire merci à sa maman. On apprend en effet que son père chrétien, victime des persécutions, devant être immolé, son fils adolescent et tout aussi ardent chrétien voulut le rejoindre et subir le martyre avec lui. Il en fut empêché par la bonne dame qui, avertie de son intention, s’empressa de dissimuler ses vêtements. L’idée de courir tout nu au martyre semble avoir eu raison de l’empressement du jeune homme.

Mais pas du radicalisme de son zèle de croyant. En effet, à quelques temps de là, devenu déjà à vingt ans un guide spirituel, et selon ses partisans, pour faire taire des rumeurs calomnieuses du fait de sa fréquentation des demoiselles dont il devait assurer l’éducation spirituelle, Origène se rendit « discrètement chez un médecin pour se faire châtrer »[3]. Il semble qu’il s’agissait alors d’une pratique ultra fashion, dans les milieux chrétiens des premiers siècles au point qu’il fallut une décision ecclésiastique pour la condamner. Origène avait fait une interprétation littérale de Matthieu 19, 12 sur les « eunuques qui se sont rendu tels eux-mêmes, pour le royaume des Cieux ». Il semble s’être rendu compte ultérieurement de l’inefficacité de cette castration sur les tentations de la chair et dénonça cette lecture par trop littérale de la parole du Christ dans son commentaire du même Évangile. Devons-nous y voir la raison d’avoir été par la suite « extraordinairement partisan du sens allégorique »[4]? T.t.y.m.u.p.t. aurait pu lui adresser Lacan[5].

Nous en venons à notre sujet : l’hérésie d’Origène. À partir du IVe siècle sa théologie fait l’objet de controverses qui dureront des siècles. En 543, l’empereur Justinien ordonne la destruction de ses écrits. Le concile de Constantinople condamne sa doctrine comme hérétique en 553. Origène aurait été par trop platonicien, « paradigme vivant de l’échec du dialogue entre révélation chrétienne et la pensée grecque »[6]. Il sembla particulièrement coupable d’impiété en arguant que les punitions des méchants, hommes comme démons, devaient avoir une fin et qu’ils retrouveraient à la fin des temps un esprit pur, détaché de la chair corruptrice. Le corps, prison de l’âme. Platon encore. On est responsable des conséquences de son dire. L’orthodoxie porta l’anathème sur celui qui avait pourtant écrit les Hexaples, soit l’édition exégétique en cinquante volumes de l’Ancien Testament, comportant côte à côte le texte hébreu et ses cinq traductions annotées (!), aux fins de mettre un terme aux disputes concernant son interprétation. Tentative vaine. « Tout le monde délire », n’en déplaise à l’orthodoxie.

Origène ne céda jamais sur sa foi. Sous la persécution de Dèce, prisonnier et torturé dans le but de le contraindre à une apostasie publique, il tint tête à ses bourreaux mais mourut quelques temps plus tard des suites de ses blessures. Ainsi devait disparaître celui qui fut avec Saint Augustin « l’écrivain le plus fécond de l’Église antique»[7].

[1] Selon la formule du cardinal Jean Danielou, citée dans l’article Origène sur Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Orig%C3%A8ne

[2] Hadot P., Origène, in Encyclopedia Universalis, cité in Gusdorf, G. Les origines de l’herméneutique. Payot, p. 65.

[3] Brown, P. Le renoncement à la chair, Gallimard, p.215. Ce livre et l’épisode ici conté sont évoqués par Jacques-Alain Miller dans son cours Illuminations profanes, L’Orientation lacanienne, cours inédit du 15 mars 2006.

[4] Abbé Pluquet, Dictionnaire des Hérésies des erreurs et des schismes, édition de 1847, Editions Jérôme Million, 2017, p. 443.

[5] Lacan, J. « L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison depuis Freud », in Écrits, Seuil, p.528. À celles et ceux qui ignorent le sens de ces lettres, je renvoie pour sa signification au cours de Jacques-Alain Miller, Réponses du réel, cours inédit du 30 novembre 1983.

[6] Vilanova, E. Histoire des théologies chrétiennes, Tome I, Cerf, p. 237.

[7] Drobner, H.R., Les Pères de l’Eglise, Desclée, p. 129.