Le billet des J47
  • 24 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Soigner +éduquer = liaisons dangereuses, par Virginie Leblanc
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« Ici nous sommes entre nous, et vous aussi vous êtes entre nous maintenant. »

Face à la caméra de Nicolas Philibert[1], l’homme qui plante son regard dans le nôtre n’est ni espiègle, ni mélancolique. Ou alors les deux pareillement, s’il est possible de faire tenir ensemble les contradictions qui déchirent tous les sujets qui un jour ont eu affaire à l’univers psychiatrique, et semblent réfléchir comme dans une loupe les états que chacun d’entre nous traverse, du fait d’être parlant. S’il nous touche autant, cet homme, c’est bien dans la lucidité avec laquelle il lève le voile sur la perméabilité du réel qui l’a conduit à se réfugier dans cette clinique, à La Borde, avec le nôtre ; sur la continuité entre sa prétendue folie et notre prétendue normalité de spectateur. Mais ici, comme dans tous les lieux où l’on fit tomber les murs de la concentration asilaire – dans le fil de la thérapie institutionnelle, comme dans tous les lieux où l’on sait bien qu’elle peut-être ténue la barrière entre le patient et celui qui l’écoute, c’est le quotidien et ses gestes rituels, l’humble goût de la vie, qui offriront un cadre pour que vienne se loger la déprise subjective des patients et qu’ils puissent y (re)trouver, peut-être, le goût de vivre.

Combien de temps encore une telle offre pourra exister alors que le besoin de rendement et de retour à un comportement adapté a remplacé dans ces endroits la possibilité du refuge et de l’abri ? Depuis qu’à l’hôpital psychiatrique aussi il s’agit de se soumettre aux lois du marché, qu’un discours sécuritaire assimile troubles psychiques et dangerosité, ou encore depuis qu’avec la loi du 21 juillet 2009 les actions d’éducation et de prévention pour la santé s’imposent comme une des missions principales des établissements de « santé mentale » ? Affiner ses connaissances sur la maladie en apprenant à identifier ses symptômes, acquérir maîtrise et savoir-faire, contrôler ses symptômes pour devenir acteur de sa prise en charge et renforcer son sentiment d’auto-efficacité pour prévenir les rechutes : le lexique courant de l’éducation thérapeutique donne à voir tout un monde où l’on n’est plus patient mais usager, où chaque comportement doit pouvoir être régi par un protocole et où le paradigme scientifique se réduit à la bonne volonté du patient, ses efforts dans l’apprentissage de la conduite adéquate à tenir face à sa soi-disant maladie.

Qu’une certaine verticalité du pouvoir psychiatrique[2] exercé à l’encontre des patients tende à disparaître, avec la généralisation des pairs-aidants par exemple et l’information dispensée à chaque sujet dans la prise en charge à l’hôpital est une heureuse nouvelle. Elle s’assombrit pourtant tout à fait lorsqu’on aperçoit bien la brutalité insidieuse que réunit l’oxymorique « éducation thérapeutique » : si apprendre de ses difficultés psychiques doit permettre de trouver un apaisement – ce qui est en soi discutable, que dire alors de tous ces sujets dont la souffrance échappe aux étiquettes et dépasse le cadre pré-défini, de tous ceux qui n’arrivent pas à se maîtriser ? Qu’ils ont été de mauvais élèves ? Et qu’il s’agit alors de les corriger ? C’est dans de tels présupposés que gît la véritable dangerosité en cela qu’elle abandonne en dehors de toute éthique le sujet à une solitude plus grande encore que celle qui l’a conduit à consulter. Face à ces préjugés qui envahissent le disque courcourant, il faut plus que jamais écouter ces femmes et ces hommes qui tentent d’échapper à la férule du pour tous et faire entendre leur voix, singulièrement dans nos cabinets d’analystes, mais aussi collectivement également, à l’image d’Humapsy[3]. Elles nous avertissent que la psychoéducation s’assimile à du dressage, là où il s’agit à l’inverse de s’enseigner du sujet souffrant dans sa plus grande singularité. Et qu’il n’y a qu’un pas de la bienveillance du pédagogue à son agressivité[4] face à l’impossible de l’inéducable comme de l’incurable.

[1] Philibert N., La moindre des choses, 1996, disponible en DVD.

[2] Foucault M., Le pouvoir psychiatrique, Cours au Collège de France, (1973-1974), Seuil, Paris, 2003.

[3] https://humapsy.wordpress.com/

[4] Lacan J. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, Seuil, 1966, p. 100.