Hérétiques
  • 26 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Épisode 5 : la controverse arienne, ou qu’est-ce qu’un Fils à papa ?, par Philippe Benichou
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313. C’est le tournant constantinien. L’empereur se fait chrétien. Une ère de liberté s’ouvre pour l’Eglise et vient le temps de « l’âge d’or »[1] de la patristique. Tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes théologiques, où l’on ne fait ni une ni deux pour s’accorder sur l’idée de la Trinité, « un seul Dieu en trois personnes ». Jusqu’ici tout va bien…

Ce serait faire fi de l’équivoque fondamentale de tout signifiant, à savoir que l’Autre n’existe pas pour garantir avec certitude son signifié. « Un seul Dieu en trois personnes », ça paraît simple. C’est extrêmement compliqué. La question est d’importance car « Le mystère de la Très Saint Trinité est le mystère central de la foi et de la vie chrétienne »[2]. Et mystère est l’antonyme de clarté.

Très vite c’est la cata chez les cathos. On se déchire sur la nature de la relation du Père au Fils. Certains disent ce dernier homme et non Dieu, (adoptianisme), d’autres épiphanie divine mais non Dieu (modalisme et monarchianisme), d’autres encore disent Jésus Dieu, mais de rang second (subordinatianisme). Ceux qui deviendront les orthodoxes les disent tous deux « homoousioi », de même substance. Problème, le terme grec d’ « ousia » vient d’Aristote et n’est pas dans les Écritures, ce qui déplait fort à ceux qui veulent rendre raison de la Trinité à partir du texte des Évangiles. Le terme avait été même condamné par le synode d’Antioche eu 268, ce qui rendra son usage ultérieur problématique.

Enfin Arius vint. Enfin, faut le dire vite car tous ne devaient pas reconnaître ses lois. Prêtre d’une communauté près d’Alexandrie, il avait été à l’école de Lucien d’Antioche, qui professait à la suite d’Origène une interprétation subordinatianiste de la Trinité. Jésus ne pouvait être ni co-éternel, ni consubstantiel à Dieu. Il y avait eu un temps où il n’était pas. Donc sûrement pas « homoousios », de même substance, mais créature. Le nom d’Arius devint le symbole de l’opposition aux « homoousiens » mais chacun y allant de son interprétation les courants se multiplièrent. Peu à peu quatre orientations doctrinales fondamentales se dessinèrent. Elles s’affronteront dans toute la chrétienté pendant presqu’un siècle. S’y ajoutèrent les mauvais joueurs qui refusaient la divinité au Saint Esprit, les pneumatomaques, et les biens nommés « tropiques »[3] pour qui les dits bibliques sur cette divinité n’étaient que figures de style.

Voici ces quatre orientations.

– Les anoméens (ariens stricts) : le Fils est « anomoios », dissemblable au Père.

– Les homoousiens (nicéens) : Père et Fils sont de même substance.

– Les homoiousiens (eusébiens, semi-ariens) : Père et fils n’ont pas la même substance, mais presque. Le « i » vient dire qu’elles sont semblables tout en étant différentes.

– Les homéens : Père et fils ne sont pas « homoousios » de même substance mais « homoios », semblables. Ce qui ne clarifie pas vraiment nos affaires.

L’empereur Constantin, en 315, agacé par ces controverses sans fin sur le fils à papa, convoqua fissa les évêques de toute la chrétienté pour y mettre fin. Ce sera le Concile de Nicée, premier concile œcuménique de l’histoire.

La décision, écrite en langue grecque, est la suivante : Ceux qui disent : il y a un temps où il (Christ) n’était pas : avant de naître, il n’était pas ; il a été fait comme les êtres tirés du néant ; il est d’une substance, d’une essence différente, il a été créé ; le Fils de Dieu est muable et sujet au changement, l’Église catholique et apostolique les anathématise.

L’arianisme est une hérésie. On se dit ouf ! C’est plié. Que nenni. L’empereur était versatile. Son entourage arien. Tout au long du IVe siècle, divers courants auront successivement les faveurs des princes, avant que le Concile de Constantinople en 381 ne confirme et complète la doctrine de Nicée qui devint l’orthodoxie et sert aujourd’hui encore de critère de reconnaissance des chrétiens.

Première leçon : en matière de théologie dogmatique, l’autorité revient toujours à Raminagrobis dont il est de notoriété publique qu’il est « arbitre expert sur tous les cas ».

Quant à celui par qui le concile arriva, Arius, il connut exils et rentrées en grâce avant de mourir, hérétique, à quatre-vingt ans. Ses adversaires y virent une punition divine.

Deuxième leçon : Dieu doit être particulièrement impitoyable en matière d’orthodoxie avec ceux qui ont la vie longue, à moins que la vieillesse ne porte en elle des ferments puissants d’hérésie, car il faut bien constater qu’à ces âges les hommes ont tendance à tomber comme des mouches.

Et quant à nous, lacaniennement orientés, nous devons avoir toutes les raisons de nous méfier, car nous avons aujourd’hui l’habitude, peut être mauvaise et sans aucun doute hérétique, de compter jusqu’à quatre.

 

[1] Drobner H.R., Les Pères de l’Église, Desclée, 1999, p.209.

[2] Catéchisme de l’Église catholique, paragraphe n°234, disponible en ligne : http://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P18.HTM .

[3] Emery G., La Trinité, Cerf, 2009, p.77.