Édito
  • 26 octobre 2017
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C’est ce que disait Lacan de l’analyste dans une conférence de presse à Rome en 1974.[1] Il le montrait faisant irruption dans l’assemblée des métiers impossibles à côté de ceux qui gouvernent et éduquent, et qui étaient là depuis toujours – même si le rôle était tenu par un Freud très digne et à l’apparence bourgeoise, la fonction semble celle d’un Alcibiade déboulant au milieu d’une réunion de vieux barbons. Cet importun s’avérait d’autant plus impertinent, voire mal élevé, qu’il claironnait que tous, lui compris, pratiquaient un métier impossible. C’était souligner leur imposture puisque gouvernants et éducateurs ne doutent évidemment de rien et s’abritent derrière une tradition séculaire pour se croire indispensables.

Toujours généreux, Lacan apporte l’ironie qui leur manque d’ordinaire : l’éducateur est une sorte de supplétif puisque l’homme « fait son éducation tout seul », « les éducateurs sont des gens qui pensent pouvoir l’aider », mais n’ont aucune idée de ce qu’ils font, et s’angoissent quand ils s’aventurent à y réfléchir.[2] Et pour cause, l’éducation ne sert qu’à permettre aux hommes de se supporter entre eux : le résultat est donc aussi maigre qu’indispensable, et l’horreur toute proche, prête à surgir à tout moment. Gouverner est de la même eau puisque la maîtrise de la jouissance n’est jamais qu’un fantasme aussi vain que potentiellement féroce. Mais que font alors les gouvernants ? Réponse délicieuse de Lacan : ils gouvernent, et cela fait plaisir à tout le monde ! De là à penser qu’ils servent d’abord à cela, et secondairement au reste, il n’y a qu’un pas… La Belgique s’est passée assez longtemps de gouvernement avant d’en choisir un dont on ferait peut-être mieux de se passer ; l’Espagne semble assister à la réincarnation molle du duc d’Albe et de Philippe II, de sinistre mémoire jusque dans nos Pays-Bas[3] ; et que dire de l’Amérique de Trump ! Si tout n’est que semblant, les semblants font plaisir, et cela contribue sans doute au succès de ces métiers intenables puisqu’ils ne cessent de faire recette notait encore Lacan : « une position intenable est justement ce vers quoi tout le monde se rue » – les candidats pour gouverner font la queue, ceux pour éduquer aussi, surtout lorsqu’ils sont psychologues.

Et l’analyse ? C’est une fonction encore plus impossible que les autres : elle s’occupe non pas de ce qui marche, soit le monde, mais de ce qui ne marche pas et ne marchera jamais, le réel, ce qui fait qu’il y a dans le monde des choses immondes. L’analyste doit donc être à la fois cuirassé contre l’angoisse, et capable de drôlerie – terme dans lequel se nouent les figures du bon vivant, ceci jusqu’au débauché, et du roué, du savoir et de la jouissance – soit la voie, disait-il encore, « par où on peut espérer un avenir de la psychanalyse. » [4]

 

[1] Lacan J., Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 72.

[2] Ibid., p. 70-71.

[3] Kriegel B., La république et le prince moderne, Paris, PUF, 2011, « Le duc d’Albe ou la répression », p.65-77.

[4] Lacan J., op.cit., p. 76-77.