L’orientation lacanienne
  • 6 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’analyse incasable[1], par Jacques-Alain Miller
  • -

Il faut un débat. Le débat a eu lieu avant le Séminaire, dans les missives qui ont servi de point de départ. Il nous faut un débat ici, une discussion sur les thèmes abordés. Et il faut penser aussi à la clôture de ce Séminaire, considéré comme une vaste délibération.

Il est vrai que nous sommes partis de loin. En particulier, j’ai rappelé la déchirure scientifique dans la culture humaniste, que la psychanalyse y trouvait son site de malaise, qu’elle s’inscrivait chez Freud comme chez Lacan du côté science, que Lacan lui avait inventé une fraternité avec les sciences humaines – à leur moment structuraliste, l’étendant d’ailleurs jusqu’à la conjecture scientifique –, et que, dès avant le reflux de la mode structuraliste ou même au cœur du moment structuraliste, dans l’enseignement que Lacan nous a distribué, pointaient l’anticipation et la construction d’une solitude de la psychanalyse – je garde le terme justement parce qu’il peut donner lieu à discussion.

Une solitude de la psychanalyse est déjà sensible dans le texte « La science et la vérité » – même si on n’a pas su le déchiffrer ainsi à sa sortie – qui fait le point de capiton du volume des Écrits. Je dis qu’on n’a pas su le déchiffrer comme cela, peut-être parce qu’on était au cœur du moment structuraliste. Pourtant, cette liste où s’aligne la psychanalyse – magie, religion, science, psychanalyse – la met déjà, aussi clairement qu’il est possible, hors la science, dans une extériorité qui n’exclut pas un lien intime, mais tout de même une extériorité. D’ailleurs, le titre même sur lequel je m’étais interrogé : « Pourquoi celui-là ? » apparaît éclatant d’évidence : la science et la vérité, à savoir il y a la science, il y a la vérité, et cela fait deux. La valeur de cet écrit, en plein structuralisme, c’est vraiment de mettre la psychanalyse à part. Cet écrit, d’une façon contrastée et qu’il faudrait suivre dans toutes ses nuances, indique que le lien commence à se dénouer avec la linguistique et l’anthropologie structurales.

Et j’étais tenté de me dire – et donc, de vous dire, puisque là je n’ai pas tellement de recul entre le moment où je suis tenté de me dire quelque chose et le moment où je le dis – ici que ce texte était en fait une réponse à ce que formulait Michel Foucault la même année dans Les mots et les choses, si je me souviens bien, paru en 1966, plus tôt dans l’année. C’est en fait un démenti apporté à toute la construction de Foucault, qui ordonne précisément l’histoire des sciences humaines – ce qu’il appelle leur archéologie – à l’émergence triomphante et finale de la linguistique structurale, l’anthropologie structurale et la psychanalyse structurale. Ce volume reste précieux, et sans doute chacun l’a rencontré.

Toute cette archéologie s’ordonne rétroactivement par rapport à l’émergence de ces trois disciplines triomphantes, consacrant la fin de l’âge de l’humanisme. Peut-être suffit-il de le rappeler pour percevoir aussitôt que Lacan s’inscrit en faux contre cette perspective, et qu’il commence à dénouer le rapport avec ses compagnons structuralistes.

Il n’y a pas de doute que, tout en déchiffrant ce texte, nous ne 1ui avons pas donné cette portée, dans la mesure même où l’entreprise des Cahiers pour l’analyse était, au départ, animée par un concept de l’analyse plus large que la psychanalyse et l’incluant : elle relevait d’une époque antérieure de l’enseignement de Lacan.

C’est encore plus patent, cela devient vraiment explicite dans la seconde série construite par Lacan, dite des quatre discours, qui, elle, nous a servi de support dans l’entreprise du Département de psychanalyse, de la Section clinique, et au-delà, dans celle de l’École, dont nous nous sommes trouvés, tous ici, participer. La liste maître, hystérie, université, psychanalyse n’est pas une liste de disciplines comme précédemment, ou de pratiques, c’est une liste de discours, dans la définition de Lacan, dont l’effet, lui, patent dès le moment où Lacan a présenté cette construction, a été de mettre l’analyste à part. Au point que, dans le texte que je prenais pour belvédère l’année dernière, « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Lacan peut parler de la peur des psychanalystes, celle, dit-il, qui les plaque au sol, et dont la raison est à trouver dans le destin nouveau qui leur incombe ou qui est le leur, qu’il exprime comme cela : pour être, il leur faut ex-sister ; pour être, il leur faut exister hors des demeures existantes – un discours est une demeure – , au point qu’il qualifie leur position d’être « incasable » – incasable dans aucun des discours précédents.

C’est ce que j’ai dit ou retrouvé en parlant de solitude. Et peut-être pouvons-nous repartir de l’analyste incasable. Cette thématique nous a assommés dans le cadre de l’École Freudienne de Paris, et elle peut être en effet un asile de l’ignorance, une version sublimée de l’hystérie moyenne, mais on peut lui donner tout de même sa juste place épistémologique. On ne peut penser que Lacan ait voulu flatter la paresse des psychanalystes – au contraire, il leur demande d’être à la hauteur de cet incasable, c’est-à-dire de ne pas penser avant tout à se caser, passion dont pourtant on voit la raison.

On aperçoit, à partir de l’analyste incasable, l’importance pour l’analyste d’avoir « sa maison » – je ne parle pas des divers problèmes d’appartements qui peuvent se poser, encore que cela pourrait s’inscrire à cette place, mais qu’il ait « sa maison » : le groupe, l’École, l’Association Mondiale de Psychanalyse, qui sont les cases de l’incasable. Et on aperçoit de là aussi pourquoi l’analyste est voué à aimer les cases. C’est peut-être là qu’il faut chercher, justement a contrario, le principe de son attachement à l’université, à l’hôpital, voire aux médias, etc. Enfin, c’est un amant des cases, précisément pour la raison qu’il est incasable.

Lacan avait justement casé la psychanalyse avec linguistique et anthropologie. On voit qu’il avait été pris très au sérieux par les esprits les plus distingués du temps. Mais avec l’incasable, il dit au revoir à l’épistémologie qu’on est en train de construire dans la philosophie contemporaine, et qui pourtant offre à la psychanalyse de régner dans le palais des sciences humaines. Il faut dire que cet éloge extraordinaire de la psychanalyse, à quoi Foucault procède, annonçait la détestation de la psychanalyse que dans le même milieu philosophique, à partir des années 70, nous avons eu à connaître. Le Pour Marx d’Althusser annonçait de même le Contre Marx qui a suivi, qui préparait « la case Marx » dans l’université, dont on signalait récemment qu’elle commençait à être bien occupée.

Donc, à la fin des Écrits, Lacan sort avec la psychanalyse, ou du moins s’apprête à sortir, et laisse sur place le club structuraliste.

Il arrive que les analystes s’attristent du sort de leur discipline, profèrent que le discours du maître, c’est quand même autre chose, plus sérieux, expriment leur fascination pour l’érudition, la solidité des normes du discours universitaire par rapport à quoi le discours analytique peut paraître en déficit. Ce sont autant de variations sur « misère de la psychanalyse ». C’est là que s’inscrit l’effort de Lacan pour penser le propre de la psychanalyse. Cela passe par la notion d’un réel propre à l’inconscient – j’en ai souligné l’expression la dernière fois. Et cela passe aussi bien par un certain détachement à l’endroit de la science comme de l’université, et du maître. Cela n’empêche pas de reprendre sous une forme nouvelle – renouvelée à certains égards de l’antique – certaines de ses exigences, mais en les conformant à ce qui serait le réel propre à l’inconscient.

On sait le nom que Lacan à l’époque avait donné à ce réel propre à l’inconscient. Ce réel spécial, original, il le désignait par la formule du « non-rapport sexuel », qui demande un appareil de certitude distinct et, me semble-t-il, qui reste cohérent avec sa construction de la passe, pourtant formulée avant cette traduction de 1974.

Donc, j’étais frappé – mot que j’ai beaucoup employé depuis le début de ce Séminaire –, samedi, étant à l’École pour la Journée des AE, comme, là, d’une façon sans doute plus immédiate et peut-être plus facile que dans ce lieu-ci, on essaye de cerner le réel propre à l’expérience, alors que nous sommes embarrassés d’éléments qui sont adventices par rapport à ce réel propre, qui sont de l’ordre de l’enseignement, voire de la pédagogie. Je ne dis pas qu’il n’y a rien à critiquer d’un côté et tout de l’autre, mais il s’établissait samedi, un rapport moins médiatisé que le nôtre avec le réel en jeu dans l’expérience.

C’est néanmoins en partant de l’exigence, de la notion, de l’hypothèse d’un réel propre à l’inconscient, que nous pouvons repenser notre appareil à enseignement, en sachant que « le didactique » de la psychanalyse s’aborde par un autre appareil, par celui de l’expérience analytique.

Donc, quel doit être l’appareil d’enseignement à construire en dérivation sur celui-ci, qui ne soit pas seulement de l’ordre de l’assistance mutuelle contre ce réel, et non pas simplement le lieu d’un recrutement, éventuellement de masse, pour l’expérience analytique ?

[1] Bref n°40, Cahier du Séminaire des sept séances, n°7,  Paris le 16 octobre 1996.