En analyse
  • 9 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « Apprendre, désir ou dressage », par Dominique Laurent
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L’intitulé de ces Journées nous introduit à un paradoxe. Le savoir dans l’expérience analytique n’a aucun rapport avec le savoir de la science ni avec le fait d’apprendre. L’apprentissage peut être déconnecté de toute subjectivité comme en témoignent les techniques cognitivo comportementales de dressage à l’égard du symptôme. Le désir de savoir dans l’expérience analytique selon Lacan n’a aucun rapport avec le désir ou le refus d’apprendre. Pourtant l’expérience analytique peut conduire des sujets à des savoirs qui jusque là étaient inaccessibles. Pour Lacan, dans l’expérience analytique, le « savoir » est objet de la demande mais la demande est fondamentalement une demande d’amour. « Dites-moi ce que cela veut dire… mais ça n’est pas cela ».

L’analyste à qui est demandé un savoir interprétatif ne connaît pas l’inconscient de son analysant. La proposition de 1967 a introduit un développement central dans l’enseignement de Lacan que J.-A. Miller a longuement commenté dans son séminaire « le banquet des analyste »[1] et auquel ce texte renvoie.

La définition de l’inconscient n’est plus celle d’un signifiant privé de sens en attente d’un signifié qui délivrerait la vérité dans l’expérience analytique. La cure, dispositif qui connecte l’analysant à son inconscient, devient une interrogation qui porte plus sur la logique du déchiffrement que sur ce qui le relie au sens. C’est ce que Lacan appelle le savoir littéral. En utilisant la logique mathématique des tables de vérité Lacan réduit la vérité à n’être qu’une valeur qui se déduit de la combinaison signifiante et promeut le savoir, articulation de signifiants hors sens, comme calcul de la vérité. Il ne s’agit plus de la vérité qui dit je parle.

Le sujet supposé savoir, que l’analyste doit incarner dans la cure est conçu comme signification de savoir s(A) de l’inconscient appréhendé comme savoir en tant qu’inscription signifiante. En ce sens la vérité est un signifié équivalent au sujet supposé savoir. Tout ce qui se dit prend par rétroaction une signification de savoir inconscient. Mais ceci n’est possible ajoute Lacan que si de A vient la question du désir de savoir. « Chez le sujet comme rapport libre au signifiant… s’isole le désir de savoir comme désir de l’Autre »[2]. Non seulement le désir est désir de l’Autre, mais désir de savoir. Cette forme pure du désir, métonymie de la demande qui glisse de signifiant en signifiant Lacan la qualifie d’agalma. Cette métonymie est celle d’un réel qui se croche du hors sens. Jusque là Lacan avait toujours soutenu qu’il n’y avait pas de « désir de savoir » et critiquait le wissentrieb freudien. Cette nouvelle perspective est corrélative de la conception de la matérialité de l’inconscient comme signifiants hors sens. Le désir de savoir se manifeste par l’association libre qui articule les signifiants au delà du sens à partir d’un réel. L’analyste occupe désormais la place d’un réel et non plus la place de la vérité. Le paradoxe du « désir de savoir » est qu’il ne porte plus sur S1 vers S2 mais de S2 vers S1. En liant la position de l’analyste au désir de savoir, à saisir comme une inconnue qui doit s’entendre dans l’interprétation, Lacan renverse la perspective traditionnelle qui liait la quête analysante au désir de savoir.

À l’orée de l’expérience analytique le sujet souffre de son symptôme et se présente comme effet du refoulement, comme effet du désir de non savoir. À la fin, le sujet sait qu’il parle dans son symptôme, voire dans la pulsion et a appris un certain savoir y faire. Il est devenu sujet du désir de savoir. La trajectoire analysante l’a conduit de la demande d’amour au désir de savoir. Le déplacement du rapport du sujet aux savoirs établis, à ses signifiants maître noués à un mode de jouir s’assortit de la séparation d’avec la chaine signifiante en isolant un signifiant au delà duquel il n’y a plus rien à dire. Signifiant nouveau qui ne fonctionne plus comme signifiant. Le S(A) vaut alors comme signifiant du rebut, signifiant du savoir mis en échec.

À l’inverse de la science qui écrit un savoir dans le réel, la psychanalyse écrit un non savoir. Le savoir dans la psychanalyse n’est pas celui de la science car il a un point de fuite : celui du rapport sexuel qui ne peut se mettre en écriture. En lieu et place du sexuel, le fantasme écrit pour chacun un rapport de jouissance réglé par l’objet. Il n’est qu’un nom du sinthome.

 

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçons du 11 février, 7 mars, 4 avril, 2 mai, 16 mai, 23 mai, 6 juin et 13 juin 1990, inédit.

[2] Lacan J., « Proposition du 9 Octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 251.