Les initiatrices
  • 9 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Les culottes courtes, par Catherine Stef
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Aux jeux de l’amour et du hasard, c’est toujours la première fois : première fois si ça rate, première fois si ça réussit. Parce que l’objet qui cause le désir et qui s’invite dans la rencontre, est à la fois recherché, évité, trouvé l’espace d’un instant, puis perdu, toujours de la même façon. Avec une insistance inépuisable, ce qui a fait trauma vient toujours se signaler. Pas d’apprentissage qui tienne, pas d’initiation accomplie une fois pour toutes, le même revient, pour le meilleur et pour le pire, selon un coup de dé qui en la matière jamais n’abolit le hasard. Pour Alain Fleischer, cette première fois revêt une valeur qui est restée singulière, et dont il a précieusement conservé le souvenir avec l’idée qu’il deviendrait un jour le noyau de son acte d’écrivain. Un jour improbable, où après avoir exploré la fiction dans ses nombreux romans, il serait en mesure de l’exhumer, en lui redonnant les couleurs de sa vie d’alors, dans un récit à la fois autobiographique et devenu fictionnel par le traitement que lui impriment tant la mémoire que l’effort de transformation qu’exige le passage à l’écriture.

En cette année 2017, une exposition dont il est le directeur se tient au Palais de Tokyo jusqu’au 10 septembre[1], pour les 20 ans de son École du Fresnoy. Invité par Laure Adler, il évoque les circonstances de cette première fois, dont il fait le récit dans un livre paru en 2006 : L’amant en culottes courtes[2].

« Dans ce récit strictement autobiographique, tout l’effort consiste à retrouver et à restituer avec leurs composantes contradictoires les circonstances, l’état d’esprit, les états du corps, les sentiments, les sensations, les pulsions, d’une aventure amoureuse et sexuelle qui est celle de la première fois. Cela se passe à Londres en juillet 1957, alors que l’auteur, âgé de treize ans, séjourne dans une famille pour apprendre la langue anglaise. Pendant quelques jours, cohabitent violemment dans le même être le désir érotique pour une jeune fille de sept ans son aînée, et la volonté farouche de rester un petit garçon en culottes courtes, attaché à son univers d’enfance. Alain Fleischer interroge le mystère d’une relation et d’événements dont la force a déposé une empreinte d’une précision insoupçonnée, que seule l’écriture, dans sa fonction archéologique, permet de faire émerger des sables de la mémoire ».[3]

Le livre est découpé en six chapitres : pré-histoires, les premières fois, la première fois, les autres fois, la dernière fois, juste après et longtemps avant.

Et commence par cette phrase : « Longtemps j’ai porté des culottes courtes ­­— ici s’arrête toute imitation d’une œuvre inimitable entre toutes, […] et longtemps j’ai regretté de n’avoir pu les porter plus longtemps. »

1957, c’est donc cet été le temps de la première aventure amoureuse et sexuelle. Il avait 13 ans, elle en avait 20. Alain Fleischer dit avoir su très tôt que cette histoire allait être une matière à souvenir. Mais qu’il lui faudrait d’abord apprendre à écrire de la fiction pour savoir ensuite écrire ce souvenir.

D’autant plus sans doute que ce même été vient se fixer un autre monde de souvenirs et de réminiscences : alors que les enfants séjournent dans une famille anglaise, dans laquelle il va rencontrer Barbara, cette jeune beauté de Trinidad qui va céder à ses avances de jeune garçon en culottes courtes, cette même année leur père leur annonce qu’ils vont aller à Budapest, qui est la ville où ses parents, frères et sœurs ont été arrêtés, puis déportés et assassinées par les nazis.

Mémoires superposés donc, et re-convocation des choses, selon Alain Fleischer comme avec le cinéma et avec la photographie qu’il pratique avec autant d’intensité que l’écriture. Plus tard, quand il aura 20 ans lui-même, il recevra en cadeau la bague que portait son oncle disparu, mort à 27 ans à Auschwitz. Autre petit garçon disparu, dont Alain Fleischer ranime le souvenir.

Puis il y a la langue. Dans sa famille on parlait plusieurs langues, et le français, langue du pays d’asile, d’adoption, avec plusieurs accents. Alain Fleischer dit que parler le français sans accent lui semble étrange : il aime entendre que la langue parlée garde le souvenir, la marque en bouche des origines. Il dit l’importance de résister à l’effacement de la langue. D’ailleurs il écrit sans écrire : il dicte ses livres, et c’est en disant le texte, en le vocalisant, que le livre se construit et que les personnages se dessinent. Nés de résonnances produites dans le corps.

Alain Fleischer parle de cette première fois, dont il aurait voulu qu’elle dure toujours : « Si j’ai retardé autant que possible l’abandon des culottes courtes, c’est de la même façon qu’on ne parvient pas à quitter un lieu où l’on a été heureux : sorte d’état de grâce, jambes nues, liberté, fuite devant les adultes qui impressionnent. Temps et lieu de l’initiation, de croisements plus ou moins furtifs, de larcins, de savoirs dérobés. Trouble gravé dans le corps et dans la mémoire ».[4]

 

[1] Le rêve des formes est le nom de l’exposition qui se tiendra au Palais de Tokyo jusqu’au 10 septembre, pour fêter le vingtième anniversaire de l’École du Fresnoy, académie des arts visuels installée à Tourcoing. Elle est organisée par Alain Fleischer, cinéaste, écrivain, photographe, directeur et créateur du Fresnoy.

[2] Fleischer Alain, L’amant en culottes courtes, Paris, Seuil, 2006.

[3] Résumé du livre à sa sortie par les Éditions du Seuil.

[4] Op. cit., p.11 et suivantes.