Le billet des J47
  • 9 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Disruption ou subversion ?, par Virginie Leblanc
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Nouveaux modes de gouvernance incluant le partage communautaire et l’horizontalité ; renouvellement constant et dépassement illimité des savoirs via la progression tentaculaire des algorithmes ; rupture à tous les étages dans les méthodes de travail comme dans l’offre de services et de produits des entreprises à la page… Le monde ne bruisse que de ce signifiant, la disruption[1], éclos dans les start-up fourmilières incubatrices de méthodes innovantes grâce aux nouvelles technologies qui renversent les pratiques, savoirs et savoir-faire traditionnels : Uber, Apple, sont les symptômes les plus spectaculaires de cette révolution qui touche tous les domaines de nos vies, au travail comme à la maison, travail et maison n’étant justement plus séparés dans un quotidien dont la réalité est augmentée par le réseau, l’apprentissage généralisé à chaque geste de notre vie, notamment sous la modalité du jeu.

A l’école également la gamification doit permettre d’apprendre autrement en luttant contre l’ennui, et en stimulant la créativité comme l’entraide des élèves. Ainsi au 42, dans cette école d’un nouveau genre, première formation gratuite dénichant les développeurs informatiques de demain fondée par Nicolas Sadirac et Xavier Niel, le PDG de Free : ici pas de cours, pas de professeurs, pas même d’enseignement, voire même une méfiance envers l’enseignement qui profère des savoirs en passe d’être démodés en quelques instants étant donné la rapidité de la constitution numérique des connaissances. Aussi est-ce par projet, collectivement, que les étudiants apprennent, en inventant au cas par cas outils et méthodes de travail.

Faut-il se réjouir de ce diptyque rupture-renouvellement constant de nos vies disruptives ? Ou l’envisager comme une atomisation du lien social via l’« élimination des singularités par le calcul »[2], ainsi que le fait le philosophe Bernard Stiegler dans son dernier ouvrage, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?[3]

Sans célébration ni regret, il s’agit comme lui de prendre au sérieux ce réel parce que c’est celui auquel nous avons affaire. C’est ce que nous ferons le dimanche 25 novembre en plénière avec des invités à la pointe de ces discours. Après tout, le psychanalyste lacanien n’est-il pas lui-même disruptif, lui dont le quotidien est celui de la réticulation, des liaisons infinies de la chaîne associative et de leur rupture auxquelles le parlêtre est soumis, et qui le conduisent dans l’urgence à venir parler ? Lui qui considère la crise comme le moment possiblement fécond où se révèle un savoir d’un nouveau genre ? Lacan lui-même, toujours un temps en avance, n’a-t-il pas rompu avec une certaine pratique freudienne pour franchir le pas d’un renversement de la visée d’une analyse, vers le hors-sens de la jouissance et son maniement ?

Pourtant, il ne s’agit certainement pas de valoriser la rupture pour la rupture : dans le lent travail des séances, si la coupure et la scansion opèrent pour bousculer le sujet, le minutieux travail de déconstruction, reconstruction, répétition, est bien loin du créationnisme permanent. Alors disruption ? Subversion bien plutôt : en prenant la mesure du siècle et des discours qui nous traversent, il s’agit de les prendre à notre charge pour mieux les tordre en créant un espace, tout contre eux, pour une autre parole, un apprentissage de soi à nul autre pareil.

 
[1] Nora D., « Le concept de disruption expliqué par son créateur », L’obs, 24 janvier 2016, http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20160122.OBS3214/le-concept-de-disruption-explique-par-son-createur.html

[2] Stiegler B., «L’accélération de l’innovation court-circuite tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation», entretien avec B. Stiegler par Amaëlle Guitton, Libération, 1er Juillet 2016, http://www.liberation.fr/debats/2016/07/01/bernard-stiegler-l-acceleration-de-l-innovation-court-circuite-tout-ce-qui-contribue-a-l-elaboration_1463430

[3] Stiegler B., Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, Paris, Les liens qui libèrent, 2016.