Littérature
  • 9 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Un homme de qualité, par Guilaine Guilaumé
  • -

Apprendre le Droit c’est comme apprendre le piano ou la cuisine, cela exige de consentir à un certain dressage dans les domaines concernés. Mais, pour ce qui concerne la conduite de chacun dans sa profession et jusque dans sa vie, au-delà des pratiques apprises, chacun en reste Gribouille.[1] De ce qui fut appris, chacun fera – ou non – quelque chose d’inédit en fonction des coordonnées singulières de son désir, selon son style incomparable.

Tanguy Viel, dans « Article 353 du code pénal »[2] met en scène un huis-clos entre un juge et un criminel. Après son arrestation, Martial Kermeur, qui n’avait nulle intention de se soustraire à la loi, déplie, dans un face-à-face poignant, la logique intime qui l’a conduit à ce dénouement sans retour.

L’audition

Qu’est ce qui a engagé MK dans ce processus meurtrier, qu’est ce qui a fait de contingences successives, une nécessité ?

Le juge n’a pas le savoir de son côté mais il a de l’oreille pour entendre le savoir de MK sur lui-même. Le juge apprend et cela ne relève d’aucun dressage mais plutôt d’une éthique et d’un désir tout personnels.

« Pour un juge, il n’avait pas cette condescendance ou dureté ni tout l’attirail que je m’étais représenté le concernant, […] on aurait dit qu’il avait envie de m’écouter »[3].

C’est ce qui va permettre à MK de déplier son « Tu peux savoir » le plus intime et donc le plus hors-les-normes.

« Une vulgaire histoire d’escroquerie »[4]

Martial Kermeur a poussé le promoteur Antoine Lazenec à l’eau.

Et pourtant, « c’est la providence qui le met sur notre chemin. »[5] avait dit le maire de ce coin de Bretagne que Lazenec promettait de transformer en « Saint-Tropez du Finistère[6] ».

MK prend le juge à témoin : « si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?»[7]. Et : « ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille. »[8]

Car c’est à Lazenec, le démon hypnotique, que Martial Kermeur va confier les 400.000€ de son licenciement, rêvant au rendement exceptionnel que cet investissement va lui rapporter. « À partir de ce moment-là, […] c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage. »[9]

Le livre de T. Viel nous offre un miroir puissant de notre société sans qualité, dominée par le maître capitaliste qui fait de chacun un bien à évaluer, une marchandise.

Une intime conviction

Le juge a écouté, longuement, la « plaidoirie » de Martial Kermeur, il a entendu l’histoire d’un sujet qui, comme le corbeau de la fable, « encaisse le monde comme il va » [10], un monde sans scrupules, qui le laisse paralysé jusqu’au sursaut criminel.

« Maintenant (le juge) avait saisi un des livres rouges posé là sur le bureau et il l’avait ouvert devant lui, comme si seuls désormais les livres de droit pouvaient trancher, comme si tout ce que j’avais dit dans ces longues heures assis là, […] je ne l’avais pas confié à un juge ni à l’air ambiant d’un palais de justice mais que chaque phrase avait seulement attendu de venir se loger là, dans les pages en papier bible d’un livre de lois. […] le juge a trouvé la page qu’il cherchait, faisant glisser son doigt sur elle, il l’a arrêté, son doigt, disant : Écoutez bien, Kermeur, écoutez bien, […] et je l’ai écouté lire[11] :  » Article 353 du code de procédure pénale : la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d’assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : « Avez-vous une intime conviction ? » ».[12]

Oui, le juge de T. Viel s’est forgé une intime conviction. Ce qu’il va décider, au lecteur de le découvrir mais ce qu’il est possible de dire ici, c’est qu’à partir du moment où il met en jeu cet article du code pénal, le juge met en jeu du même coup la part vivante de lui-même, celle qui ne s’est pas laissé dresser par l’apprentissage, celle qui est mobile, souple et joyeuse, celle qui peut, dans l’épaisseur ténébreuse du code pénal, prendre le risque d’extraire la pépite vibrante de vie. C’est en cela que ce livre nous réenchante.

 

[1] Personnage sot créé par la Comtesse de Ségur cité par Lacan (texte de présentation des Journées 47)

[2] Viel T., Article 353 du Code pénal, Les Éditions de Minuit, Paris, 2017

[3] op.cit., p.17

[4] op.cit., p.16

[5] op.cit., p.40

[6] op.cit., p.63

[7] op.cit., p.53

[8] op.cit., p.58

[9] op.cit., p.74

[10] op.cit., p.98

[11] op.cit., p.173

[12] Code de procédure pénale, article 353, Édition Dalloz, 2017, article cité par Viel T., op.cit., p.173-74.