Enfances
  • 9 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Producteur, par Benoite Chéné
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Lorsque j’intervenais en tant qu’artiste dans un I.T.E.P., je me souviens de Christophe qui y était accueilli, car il n’avait pas pu rentrer dans les apprentissages scolaires. Ce que Christophe m’a enseigné, c’est que l’enfant « a un savoir, déjà élaboré à partir des impasses qu’il rencontre et des solutions qu’il trouve »[1].

Pour l’atelier que j’animais, j’ai inventé un dispositif où chacun dispose de la liberté d’y entrer à sa manière. Bien que de nombreux jeunes me disent : « je n’ai pas choisi de venir ici », « moi je ne dessinerai pas », ou « je ne sais pas dessiner » ; je décide de ne pas céder sur mon désir de les rencontrer. Cherchant un moyen de leur donner envie d’être là et de participer à cet atelier, je leur propose de s’assoir sur une chaise de leur choix afin que je les dessine. Christophe est le premier à s’asseoir, et il choisit tout de suite sa place : « moi je prends le fauteuil à fleur ». Pour ce premier jour, il ne le quittera pas.

Lors du second atelier où je choisis de remettre à disposition le fauteuil à fleur, un autre jeune s’en saisit mais Christophe le repousse dans un geste sans appel et en énonçant : « c’est mon fauteuil ». J’interviens : il a raison, ce fauteuil est celui du producteur et il ne peut être occupé sur l’ensemble d’un tournage que par une seule et même personne, le producteur. Je dis à Christophe que c’est lui qui occupe cette place du producteur et que personne d’autre n’occupera cette place. Jusqu’à la fin de la session d’ateliers, c’est depuis cette place que se déroule pour Christophe le travail. Il tente de dessiner, même s’il trouve cela difficile : « c’est trop dur ». Il prendra la parole, émettra son avis : « pourquoi vous voulez le mettre ailleurs, il est très bien là ce dessin ». Lorsqu’on le dessine, il regarde régulièrement où en est le dessin, note lorsqu’il manque un élément, et interroge lorsqu’il ne comprend pas un détail. Lors d’une des dernières séances, lorsque je lui demande si je peux dessiner le portrait d’une autre adolescente à côté du sien, sa réponse est sans appel : « Non ça c’est mon cadre. » Il ajoute cependant « il faudrait que chacun ait son cadre ».

De Christophe je sais que, jusque-là, il a mis à mal toute participation au sein des groupes dont il se faisait systématiquement exclure pour violence. Lorsqu’il se précipite pour s’asseoir en énonçant : « moi je prends le fauteuil à fleur », je fais le pari qu’il a été saisi par ce fauteuil car il se distingue de l’ensemble des chaises. Ce fauteuil, qui n’est occupé que par Christophe, a des effets d’apaisement sur lui. Il est sur ce temps-là, sa solution pour s’extraire du monde imaginaire contre lequel il se débat jusqu’ici. J’ai pris acte de cette solution : « Dans la vraie parole, l’Autre, c’est ce devant quoi vous vous faites reconnaître. Mais vous ne pouvez-vous en faire reconnaître que parce qu’il est d’abord reconnu. Il doit être reconnu pour que vous vous puissiez vous faire reconnaître. »[2] Ce signifiant producteur devient le signifiant du transfert. Signifiant à partir duquel des échanges sont possibles : il peut se faire entendre sans avoir à en passer par les coups. La parole est de nouveau dans le circuit : « Être fait sujet d’un discours peut vous rendre sujet au savoir. »[3] Il a maintenant sa place dans le symbolique ce qui réduit l’agressivité inhérente à l’imaginaire. Dans l’imaginaire, les places sont flottantes, rien n’est figé. Ce n’est qu’avec l’introduction du symbolique qu’une place signifiante peut être fixée. Ici, « le producteur » lui donne un statut d’exception. Il s’extrait du duel imaginaire où règne toujours le « ou toi, ou moi » générateur de passages à l’acte violent et acquière une certaine tranquillité, celle de se savoir reconnu dans sa singularité. Il se saisit du signifiant que je lui propose, producteur, ce qui lui donne une fonction et lui permet de ne pas rester prisonnier de ce fauteuil. Il peut ainsi se servir de cette fonction pour organiser, notamment lors du dernier atelier, le rangement du matériel et des productions.

 

[1] ZULIANI E., Argument de la 2eme Journée de l’Institut de l’Enfant « L’Enfant et le savoir », Issy-Les Moulineaux, le 23 mars 2013.

[2] LACAN J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 62.

[3] LACAN J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 433.