Écoles
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Analphabète ?, par Violaine Clément
  • -

Cui dono lepidum novum libellum
arida modo pumice expolitum?
Corneli, tibi: namque tu solebas
meas esse aliquid putare nugas.
[1]

     Catulle Carmina, I, 1-4

 

En cette veille de rentrée scolaire, à quelques temps de ma retraite, je m’interroge, encore, et en corps, sur ma fonction d’adjointe de direction, d’enseignante de latin, et de grec…

Depuis quelques années, j’ai ouvert un atelier d’écriture, où j’apprends à lire, avec Freud, grand amoureux de la Grèce ancienne, et Lacan, curieux de tout ce qui peut s’apprendre. Saurai-je lire un jour ?

Louis, quatorze ans, a plusieurs « Meilleures Potes », avec lesquelles il s’embrouille régulièrement. Il faut dire que depuis longtemps, elles lui en ont fait voir, depuis ses huit ans, où une fille lui avait demandé de sortir avec lui. Évidemment, il avait accepté, sans savoir ce qu’elle voulait (ah, le fameux Che vuoi ?), mais quand il fut sorti du bâtiment scolaire avec elle, et qu’il ne fit rien de plus que cela, elle se moqua de lui en parlant à toutes ses copines de son ignorance. « Les filles, ça parle des garçons… » Pour Louis, la métaphore est illisible. Cette aventure le cloue, et il ne se prive dès lors plus d’en faire payer le prix fort à toutes les autres MP (meilleures potes), les traitant de p… , ce qui, invariablement, les amène à le bloquer. Il ne comprend pas. Louis fait rire parce qu’il ne sait pas parler. En tout cas pas avec les filles, auxquelles il adresse des vidéos pornos, ce qui suscite un véritable tollé. Tout le monde s’en mêle. Ou comme avec cette jeune enseignante, qui tente de le limiter, à qui il jette un vigoureux : « Connasse ! », déclenchant les rires des autres. Quelle surprise quand il accepte, plutôt que de faire rire, d’éc-rire… et de faire lire à une adjointe quelque chose qu’il ne sait pas encore. Peut-être pourra-t-il un jour transformer son insulte en un appel. En attendant, c’est en bande de garçons, voire avec l’appui de la beuh qu’il trouve à ne pas trop débander, comme l’expliquait Lacan.

L’insulte, ce cri premier de celui qui n’est pas entré dans la langue articulée à l’autre, m’a toujours surprise. C’est pourtant un début, première adresse de l’infans à l’autre. Souvent, suivant en cela Freud, je félicite l’élève qui a su remplacer le coup par l’insulte. C’est un petit pas pour lui, et pour marcher sur ses deux jambes, il ne suffit pas d’un seul petit pas. Il faut oser se lancer, traverser à pied, seul, l’espace qui sépare chacun des autres. Entre chaque petite lettre et chaque autre, il s’agit donc d’apprendre à lier, à inventer de mystérieuses liaisons, qui permettent de tisser, de broder, de coudre, de se faufiler entre les signifiants. Entre le Charybde du bâillon et le Scylla de l’inquisition obscène, l’atelier d’écriture permet à qui s’en sert de transformer le cri en appel. Pour autant qu’un adulte de compagnie au moins veuille apprendre à lire, et que l’institution ne l’en empêche pas.

Encore un effort pour apprendre à lire, et peut-être permettre à l’un ou l’autre de ceux qui s’y risquent d’écrire son propre dictionnaire et de l’inscrire à côté de ceux qui sont déjà là.

[1] À qui donner un délicat petit livre que la pierre ponce vient de polir ?
À toi, Cornelius, car mes bêtises (mes noix) avaient du prix à tes yeux.