Scènes
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre par cœur, par Clémence Coconnier
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Tiago Rodrigues est comédien, auteur, metteur en scène. Appris par cœur, les textes habitent sa mémoire et peuvent à tout moment être réveillés ; ils sont des « occupants discrets »[1].

Par amour pour les mots, pour la littérature, lui, comme sa grand-mère Candida, lisent et apprennent par cœur. Ce que Candida lui demande un jour, lors d’une de ses visites, l’engage dans un voyage labyrinthique et littéraire, dont By heart[2] est une trace. Apprenant par son médecin qu’elle va devenir aveugle et ne pourra plus lire, Candida demande à son petit-fils de choisir pour elle un livre qu’elle apprendra par cœur, « un livre qui reste gravé dans sa mémoire, un livre qu’elle pourra lire quand les yeux lui manqueront. »[3] Le désir de Candida n’étonne en rien Tiago, qui se met en quête de trouver le livre définitif.

Il se souvient alors d’une émission de télévision dans laquelle était invité le professeur de littérature George Steiner. De la beauté et de la consolation[4]. Tiago télécharge cette émission sur internet et la regarde en boucle, « comme un gamin qui veut qu’on lui raconte chaque soir la même histoire et si on la raconte avec un détail différent, il dit  » Non, ce n’est pas comme ça ». »[5] Il y entend des paroles qui disent un peu de sa vérité, de leur vérité, à Candida et à lui, il aime ce qu’y dit George Steiner, il a alors appris par cœur de longs extraits, car ce qu’enseigne ce professeur de littérature c’est que : « Le plus grand hommage qu’on puisse rendre à un poème ou à un texte qu’on aime, est de l’apprendre par cœur. By heart. Pas by brain, seulement avec la tête, mais by heart, par cœur, avec le cœur. Car l’expression est vitale. »[6] Apprendre par cœur met le corps en jeu, c’est un acte par lequel on réalise pleinement que les êtres humains sont des parlêtres, des corps parlants : pas de mots sans corps, pas de savoir qui ne soit pas incorporé. Dans cette émission que Tiago fait revivre dans sa pièce de théâtre, George Steiner dit encore : « on « ingère » le texte. On le mange et il devient fibre de notre fibre, cœur de notre cœur, Cor cordis sursum. Tout à coup nous réalisons à quel point notre maison intérieure a des meubles magnifiques. La plupart d’entre nous ne créent pas grand-chose. Alors, avoir la chance de jouir, dans sa maison, de la compagnie des esprits des maîtres, des grands esprits (…) cela signifie trouver en rentrant chez soi une maison intérieure très bien remplie, très bien décorée. »[7]

Apprendre par cœur est un acte d’amour : amour des mots, amour du savoir – troué – que la littérature propose, c’est un acte par lequel le sujet accueille les semblants de l’Autre, on les ingère pour décorer notre maison intérieure, pour faire avec notre réel en compagnie des grands esprits.

Apprendre par cœur est aussi un acte subversif, un acte de résistance car « ce qui est en nous, ils ne peuvent pas nous le prendre »[8] dit le professeur Steiner qui raconte, et Tiago à sa suite, comment certains poèmes, certains livres étaient et sont encore confisqués sous certains régimes autoritaires. Alors, ceux qui sont vivants apprennent par cœur pour sauver les poèmes et livres interdits. Tiago Rodrigues nous livre son savoir sur la résistance : « Ce sont des hommes et des femmes qui apprennent par cœur des livres interdits. Ils mémorisent les livres puis les brûlent, pour ne pas être pris avec. Et ils attendent. Ce sont de discrets citoyens respectueux des lois qui attendent le jour où il sera de nouveau possible de publier ces livres ; le jour où ils seront appelés à réciter les livres qu’ils ont dans la tête à haute voix, pour qu’ils puissent à nouveau être imprimés. »[9] Quant au livre que Tiago Rodrigues a choisi pour sa grand-mère Candida, c’est un recueil de sonnets de Shakespeare. Le sonnet 30, sur la mémoire, est chargé d’une histoire que le metteur en scène portugais transmet et renouvelle dans sa mise en scène de by heart. Le savoir passant par le corps, le spectateur en viendra lui aussi à apprendre par cœur ce sonnet :

« Quand je fais comparoir les images passées

Au tribunal muet des songes recueillis…. »[10]

[1] Rodrigues T., By heart. Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2015, p.12.

[2] Ce texte a été créé dans une mise en scène et interprétation de l’auteur. La première a eu lieu le 19 novembre  2013 au Maria Matos Teatro Municipal, à Lisbonne. La première française a eu lieu le 3 novembre 2014 au Théâtre de la Bastille, à Paris.

[3] RodriguesT., By heart. op, cit., p. 31-32.

[4]https://www.youtube.com/watch?v=HPK3Mv6_Aps&list=PLefAKWo41KGALpAYpBS5bsXMNd5M2INmh

[5] RodriguesT., By heart. op, cit., p. 17.

[6] Ibid., p. 28.

[7] Ibid., p. 49-50.

[8] Ibid., p. 23.

[9] Ibid., p.47.

[10]Ibid., p.21.