Arts
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre de la trace, par Laurent Dupont
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Visuel : Kader Attia – Reflecting Memory, 2016[1]

 

J’ai rencontré l’œuvre de Kader Attia au S.M.A.K. de Gand, le 10 juin 2017. Une première salle présentait des tissus soigneusement pliés sur des plots. La deuxième était composée de quelques objets, réservoir de moto et autres réparés autrement. La dernière est une salle de projection dans laquelle un film ma littéralement saisi.

L’exposition s’ouvre avec un texte de l’artiste et s’intitule : Réparer l’invisible. En effet, un coup d’œil rapide montre que les tissus n‘ont rien d’extraordinaire en eux même, si ce n’est que chacun est rapiécé en un endroit, avec un morceau d’étoffe qui, s’il n’est pas fondamentalement différent du tissu initial, se fait voir par sa taille et sa couture. Kader Attia dit de cela qu’il lui « a fallu plusieurs années avant de comprendre, après avoir longtemps regardé un tissu réparé congolais de l’ethnie Kuba que l’on appelle Nchakokot, à quel point la réparation est surtout une signature anonyme[2] ».

En effet, la déchirure, la tâche, a disparu, mais le tissu n’a pas été recousu, ou la tâche effacée, on y a mis une pièce d’étoffe qui cache la blessure, la marque, mais, dans le même temps la révèle, en témoigne. Ce n’est pas la tentative d’effacement de la trace, c’est une trace sur la trace, on conserve cette trace initiale que l’on retrouve dans la réparation même. Il y a le Un de la déchirure ou de la tâche, soustraction de ce Un initial et émergence d’un autre un déjà articulé à un sens puisqu’il en témoigne.

Kader Attia en parle comme cela : « La réparation traditionnelle a toujours signé le temps qui passe en l’assumant avec le relief, la couleur parfois, la subtilité du détail marqué qui recouvre la blessure pour la révéler… comme s’il fallait vivre avec ».

Passons à la salle de projection. Le film, sous la forme d’un documentaire, propose des interviews de neuro-scientifiques, de psychanalystes (Benslama, Cyrulnik), des psychomotriciens, kiné, neuro-chirurgiens… qui parlent des perceptions fantômes et notamment des perceptions liées à la perte d’un membre, membre du corps, de la famille, de la société…

La question n’est pas le déni, le sujet sait qu’il n’a pas sa jambe ou son bras, mais il le sent tout de même, dans le réel, il en sent la douleur, des démangeaisons… Par cette douleur, le membre est toujours là. On a longtemps cru que ce phénomène était dû aux terminaisons nerveuses, il serait aujourd’hui démontré que non, c’est une perception du sujet faisant exister, dans le réel, le membre perdu.

Le film est entrecoupé de plan où l’on voit en gros plan des personnes immobiles, debout, attablées, seules, mutiques. Ce n’est qu’à la fin, par la subtilité du montage et de la mise en scène de Kader Attia, que nous aurons par des plans plus larges, la révélation de ces plans-là. Pour ces personnes amputées en grande souffrance psychique, Kader Attia rend compte d’une thérapie où, en positionnant les personnes de la bonne manière, avec un miroir placé au bon endroit, il y a reconstitution d’un corps paraissant entier et ce regard qui permet de se voir être vu entier, offre une satisfaction au sujet en « leurrant le cerveau » dit l’un des intervenants du film, en fait nous dirions avec Lacan, leurrer l’œil. Ainsi, ce corps réparé, ne l’est que du leurre que le miroir lui offre de se voir entier. Il y a dans ce travail exceptionnel de l’artiste, qui consiste en une accumulation de témoignages mis en parallèle de la mise en scène de ce leurre, quelque chose d’une redite d’un stade du miroir, leurre de l’œil, passage à l’être de ce qui apparaît comme fondamentalement morcelé, mais il y a quelque chose de plus.

À la vue de ce film, ce qui s’apprend, ce qui s’apprend soudain de s’éprouver, c’est que tout parlêtre est un amputé, il est amputé de son corps par le langage et que le miroir est une des tentatives de récupération de ce corps que l’on n’est jamais, mais que l’on a[3] du fait même de cette opération d’amputation.

Alors, accepter de se leurrer, de voiler cette blessure, d’y mettre le bout de tissu qui la révèle et en témoigne en même temps, c’est soutenir cette trace singulière. Kader Attia termine son texte ainsi : « C’est sans doute ce que notre société contemporaine devrait apprendre de ces objets qui relèvent du quotidien [tissus rapiécés, miroir, réservoir de moto réparé…] : d’une métaphysique du quotidien. Parce qu’ils nous relient à cette part de nous-même jamais vraiment disparue… » Tellement « jamais vraiment disparue », qu’elle se rappelle à nous par la répétition, l’itération, le vivant de la trace d’un corps qui se jouit.

[1] Kader Attia – Reflecting Memory, 2016

Single-channel HD digital video projection, colour, sound

Courtesy of the artist, Galleria Continua, Galerie Krinzinger, Lehmann Maupin and Galerie Nagel Draxler

Photo : Kader Attia

[2] Fiche de présentation de l’exposition rédigée par Kader Attia le 27 mars 2017.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 4 mai 2011, inédit.