Littérature
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Une expérience d’un réel, par Frédérique Bouvet
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Le roman de Laurent Mauvignier, Continuer[1], nous propulse au fin fond de l’Asie centrale dans les montagnes kirghizes. L’histoire a commencé à Bordeaux quelques mois auparavant avec Samuel et sa mère Sibylle. L’adolescent décroche au niveau scolaire mais pas seulement : « Comme si même dans sa façon d’être, soudain plus rien ne répondait, comme s’il n’était plus capable de savoir s’il faisait chaud ou froid et de s’habiller en conséquence ; comme s’il n’était plus capable de savoir quel jour de la semaine on était ; comme s’il était incapable de savoir s’il était seul ou avec quelqu’un dans une pièce ; comme s’il confondait le jour et la nuit. »[2] Coupé de l’Autre, Samuel suit « dans une sorte de fièvre ou d’indifférence à ce que sa mère pourrait penser »[3] des copains du lycée à une fête.

Après un acte violent où il se dédouane de sa responsabilité et une énième dispute avec sa mère, cette dernière appelle à la rescousse le père de Samuel, son ex-mari. La pédagogie est un désastre et devant le peu d’effets obtenus, s’en découle un acte. Cette mère prend la décision de quitter son travail à l’hôpital, de vendre la maison de son père, objet précieux pour financer leur voyage sur la terre de ses ancêtres. Elle a l’idée qu’il lui faut tout recommencer avec son fils, partir de zéro. Mais est-ce que cela s’apprend ? Sibylle s’oriente pour tenter de renouer avec Samuel sur un intérêt qu’ils partagent en commun, les chevaux, pour essayer de le rebrancher à l’Autre.

Les voilà partis tous les deux comme dans un western au pays des Chevaux Célestes avec Samuel qui hait sa mère et Sibylle et ses idéaux qui veut sauver son fils. Ce dernier, les écouteurs de son baladeur CD rivés sur ses oreilles à écouter de la musique qui fait partie de lui-même pour éviter que sa mère ne lui parle. Et Sibylle dont nous découvrons les ratages – certains bien avant la naissance de son fils – au fil de leur voyage subjectif. Nous alternons entre leurs voix intérieures radicalement opposées, faites de malentendus. Mère et fils vivent chacun à côté de l’autre sans trop se parler mais avec désormais moins d’hostilité. Pas de méthode pour apprendre à se parler. Il s’agit plutôt de s’apprivoiser, de trouver ce qui peut faire rencontre.

L’un et l’autre font l’expérience d’un réel qui ne s’apprend pas et sur lequel, ils butent. Inutile de chercher à l’éradiquer, il insiste. Sibylle et Samuel vont découvrir la haine de la différence, la peur des autres et de leur mode de jouir ainsi que la haine de soi. Sibylle se rappelle ses vingt-cinq ans, sa lutte contre Le Pen, le FN avec son rejet de l’autre. Qu’est-ce qui s’est passé pour que son fils devienne skinhead ? Pour Samuel, musulman est devenu « le nom de la terreur… [Il] a besoin de savoir d’où vient sa peur, lui qui ne savait même pas qu’on peut être musulman sans être arabe »[4] avant ce voyage. Et Sibylle à l’autre bout du monde se souvient de l’attentat de 1995 dans le RER à St Michel, de l’homme qu’elle aimait et qui y a perdu la vie. Elle espère que son fils n’a pas hérité de ce qu’elle a combattu en elle[5]. Mais que transmet une mère à son enfant ?

Chacun des protagonistes va sortir transformé de ce périple. Sibylle ne va plus être toute mère, se sent à nouveau désirable dans le regard d’un homme rencontré. Elle revient à la vie. Quant à Samuel, longtemps agi par la pulsion, l’immédiateté, il consent à un certain renoncement à la jouissance. En lisant le carnet de voyage de sa mère, il découvre une version de son histoire dont elle n’avait jamais parlé. Il sort alors de sa débilité en parlant très bien le russe ce qui étonne les autres et lui-même. Il n’est pas cet ignorant qu’il croyait être. Moment de bascule. À partir de ce savoir, il en passe par l’Autre et va se faire responsable de ses actes. Choix du sujet et non d’un quelconque pousse-à-apprendre de la vie, prêt à continuer à vivre.

[1]. Mauvignier L., Continuer, Paris, Les éditions de minuit, 2016.

[2]. Ibid., p. 23.

[3]. Ibid., p. 25.

[4]. Ibid., p. 151.

[5]. Ibid., p. 238.