En analyse
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’épreuve du feu, par Hélène Deltombe
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Le processus analytique favorise la levée des inhibitions, apaise l’angoisse, résout des symptômes, dégageant la voie pour apprendre. Cependant, le savoir, même le plus convoité, ne s’acquiert pas sans efforts. Sa conquête relève d’une discipline à laquelle le sujet se plie de façon assidue s’il est animé d’un désir décidé. Mais aujourd’hui, dans notre société, peu de confiance est accordée à une dynamique individuelle pour s’approprier des connaissances. S’en remettre à des méthodes, des protocoles, des étapes imposées, donne l’illusion de pouvoir les assimiler plus facilement. Et pourtant, un savoir n’a pas la même pertinence s’il est le fruit d’une discipline personnelle, articulée à un processus de subjectivation, ou s’il est le résultat d’un dressage : lorsque le savoir est imposé par l’Autre, sans égard pour le désir du sujet, il risque d’être assimilé de mauvaise grâce, ou pire, de se heurter à de la résistance passive. L’apprentissage est alors source d’abrutissement.

Dans le parcours d’une psychanalyse, se distingue comment se sont répartis dès l’origine, dans sa propre existence, le désir d’apprendre, la soumission à un dressage et le refus de savoir, et permet de se rendre à l’évidence que seule compte « l’implication du sujet dans le signifiant »[1]. Le traitement analytique explore les modalités du rapport à l’Autre qui ont conduit le sujet à se laisser imposer des apprentissages qui tuent son désir. Au fur et à mesure que se précisent pour un sujet les coordonnées de son désir, il devient possible de s’extraire de toute forme de dressage pour laisser place à ce que Jacques Lacan a appelé « l’avidité curieuse »[2], selon sa traduction de l’expression freudienne Wissbegierde, jusque-là traduite par « la pulsion de savoir »[3]. Lorsque celle-ci est entravée, le sujet en souffre. Interrogeant notre époque, Lacan constate d’ailleurs « l’impuissance toujours plus grande de l’homme à rejoindre son propre désir »[4]. Il lui apparaît que cet homme « vit dans une angoisse qui rétrécit toujours plus ce qu’on pourrait appeler sa chance inventive »[5].

Mais apprend-on quelque chose d’une psychanalyse ? La psychanalyse n’est pas un apprentissage, mais plutôt l’offre de désapprendre. La recherche d’une parole ordonnée, rationnelle, est battue en brèche par la règle analytique de l’association libre, seule solution pour s’orienter du réel « qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un nœud de signifiants »[6]. Tandis que dans le discours du maître, « le concept est la mainmise sur le réel, […] avec la découverte de Freud, c’est un autre abord du langage, un autre abord de la langue, dont le sens n’est venu au jour que de sa reprise par Lacan. Dire plus qu’on ne sait, ne pas savoir ce qu’on dit, dire autre chose que ce qu’on dit, parler pour ne rien dire, ne sont plus dans le champ freudien des défauts de lalangue »[7], car c’est dans « ce mode d’achoppement »[8] qu’apparaissent les phénomènes de l’inconscient, rêve, acte manqué, mot d’esprit. Ainsi, « le discours psychanalytique, lui, fait promesse d’introduire du nouveau »[9].

[1] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2013, p.22.

[2] Lacan J., Discours aux catholiques, Paris, Seuil, janvier 2005, p.54.

[3] Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962, p.90.

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, op.cit., p.20.

[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, op.cit., p.21.

[6] Lacan J., « Télévision », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 516.

[7] Miller J.-A., « Théorie de lalangue, (Rudiment) », Ornicar ?, n°1, Paris, Navarin, 1974, p. 22-23.

[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p.27.

[9] Lacan J., « Télévision », op.cit., p.530.