Les initiatrices
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Maitresse… Femme, par Aurélien Bomy
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« Maitresse »[1] du réalisateur Ollivier Briand (enseignant), est un film qui initie aux enjeux d’apprendre. Il saisit instantanément par les bouts de savoir qui surgissent par surprise. Ici, avec Lacan l’artiste nous précède[2]. 

L’enseignement, une rencontre 

O. Briand nous ouvre l’univers de « ce métier étrange : institutrice » et le monde de l’école. Il témoigne de son expérience de ce « métier féminin », et de son intérêt particulier pour la complicité maître-élève, pour les ratés et l’idolâtrie des élèves de l’icône de l’institutrice : « On commence vraiment à lire quand on peut faire mine de lire ». Aussi, dit-il parfois à ses élèves « quand tu ne sais pas, tu inventes ! »

« Maitresse » est une fiction qui met en scène l’intimité d’une enseignante avec un élève : Angelo.

Apprendre en acte

Le parti-pris cinématographique d’O.Briand s’oppose à un réalisme-naturaliste. Nulle idée de neutralité, ni de soustraction du regard à la situation dans sa démarche. Sa direction d’acteurs l’affronte à leur subjectivité. Ses choix en font un réalisateur manifestement engagé vers le réel et le réveil.

Le tranchant de l’angle de la caméra et des coupes du montage fait apparaitre l’envers de la figure de l’institutrice-maternelle mue par l’idéal et la bonne volonté d’apprendre à l’enfant. Ce film démontre que cette fonction doit s’incarner. Il fait surgir, au premier plan la chair, la substance jouissante du corps qui la soutient jusqu’à la dépasser, révélant la vraie femme que fait résonner l’équivoque de son titre. Médée apparait dans l’instant du choc d’une chute qui cogne et réveille le spectateur du rêve de la bonne institutrice.

Corps-enseignant 

Le dressage, c’est avoir l’idée que l’on va apprendre à l’Autre, ou apprendre de l’Autre ; considérer le savoir comme avoir, avec pouvoir de le donner ou d’en priver l’autre et qu’une pédagogie froide pourrait distribuer en dehors de toute incarnation, faisant fi du corps de l’élève et de la maîtresse. Dans ces conditions, refus, anorexie ou inhibition quant au savoir prolifèrent.

Du côté du désir, apprendre, c’est de soi même avec quelques autres.

Se lancer

Le mot « initiation » a la même racine (initiatio) que le verbe « initier », et que le mot « initiative ». Il fait résonner le démarrage, le commencement, le lancement. Il implique un pas à faire, un engagement du corps, un choix, prendre le risque de rater, d’y perdre quelque chose.

Lacan lui donne statut : « elle se présente elle-même-l’initiation-[…] toujours comme ceci : une approche qui ne se fait pas sans toutes sortes de détours, de lenteurs – une approche de quelque chose où ce qui est ouvert, révélé, c’est quelque chose qui, strictement, concerne la jouissance. Je veux dire qu’il n’est pas impensable que le corps – le corps en tant que nous le croyons vivant-soit quelque chose de beaucoup plus calé que ce que connaissent les anatomo-physiologistes. Il y a peut-être une science de la jouissance, si on peut s’exprimer ainsi. L’initiation en aucun cas ne peut se définir autrement. Il n’y a qu’un malheur, c’est que de nos jours, il n’y a plus trace, absolument nulle part, d’initiation.»[3]

S’initier, c’est une rencontre : ça ne se programme pas à l’avance. Prédire ce que l’on va apprendre est impossible. On peut, bien sûr (et on le doit dès lors qu’on le peut) programmer, prédire, faire le pari que l’on va apprendre, comme on programme un film en salle. Mais on ne sait pas ce qui se produira, ni s’il se produira quelque chose. Cela n’a chance d’aboutir que si ce n’est pas certain, ni nécessaire, si ça reste une possibilité, une éventualité contingente, et non une obligation. En aucun cas l’on ne sait à l’avance ce que l’on va apprendre. Ce que nous saurons éventuellement après, nous ne le savons pas avant.

Apprendre c’est un saut vers l’inconnue.

[1] https://vimeo.com/152563826

[2] « […] le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position […], c’est de se rappeler avec Freud qu’en la matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192

[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, inédit. Leçon du 20 novembre 1973.