Scènes
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « Regards croisés », par Yves Depelsenaire
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Il y a beaucoup à apprendre dans le volumineux ouvrage collectif Théâtre et psychanalyse, (regards croisés sur le malaise dans la civilisation) conçu par Christiane Page, Carolina Koretsky et Laetitia Jodeau-Belle[1]. Et d’abord, comment Freud ou Lacan se sont laissés enseigner par le théâtre. En retour, nombre d’auteurs de théâtre ou de metteurs en scène ont été sensibles à la dimension de l’inconscient. Plusieurs de ces metteurs en scène – Stéphane Braunschweig, Myriam Saduis, Alain Françon, Brigitte Jacques-Wajcman, Christine Letailleur, Olivier Py, Daniel Mesguich – en témoignent dans des entretiens dont j’ai épinglé quelques réflexions.

Stéphane Braunschweig pose la question de savoir qu’est-ce qu’un personnage de théâtre. Peut-on soutenir que ceux-ci ont un inconscient ? Pour lui, il en va des personnages de théâtre comme de ceux de cette jolie nouvelle de Pirandello où il raconte comment des personnages viennent chaque dimanche matin lui demander d’écrire leurs histoires : ce ne sont pas des personnages de papier, même s’ils sont de pures créations de l’imagination, ils existent, même s’ils seront réinventés par le travail des acteurs. Stéphane Braunschweig invite toujours ses acteurs à rêver à leurs personnages. Et reformulant le paradoxe du comédien de Diderot, il a cette formule : « le paradoxe de l’acteur, c’est qu’il sait ou qu’il a su, puis su oublier, ce que le personnage ne sait pas de lui-même »[2]. Au théâtre, il faut s’ouvrir à ce qu’on ne sait pas, soutient Olivier Py[3]. Perdre le fil, dit aussi Alain Francon[4].

Interrogée par Jeanne Joucla sur son interprétation de Rita dans le Petit Eyolf d’Ibsen, l’actrice Anne-Lise Heimburger ne le démentirait pas. Elle dont l’intérêt pour la psychanalyse est intimement entremêlé à sa passion du théâtre, s’est sentie habitée par ce rôle, au point de faire des crises tout-à-fait excessives !

Myriam Saduis, avec qui j’ai eu le plaisir de dialoguer, définit semblablement l’expérience de la psychanalyse et celle de la mise en scène : ce sont deux « déconstructions organisées », formule qui lui vient dans le fil de l’analyse d’un rêve, celui d’un manteau mis en pièces, dont ne reste que bâti. Catastrophe ? « Non, non, lui dit la costumière, on va recomposer le manteau dessus ». Et la rêveuse de comprendre que le manteau sera le même mais en même temps complètement différent. Myriam donne du théâtre cette définition étonnante, mais qui s’entend mieux sur fond de ce songe : faire advenir les âmes mortes.

Brigitte Jacques-Wajcman a fait revivre bien des âmes mortes, en arrachant Corneille à son mausolée scolaire d’héroïsme et de morale, en faisant surgir toute la passion qui habite ses personnages, le plus souvent à leur insu. Ils disent « je veux », mais ils désirent autre chose.

Bien souvent, ils ne sont que les jouets de traités et de marchandages politiques Ils se défendent de toute soumission à l’amour, alors que tout ce qu’ils désirent, c’est posséder l’être aimé. Cette ambiguïté permanente chez Corneille, son ironie aussi, si Brigitte Jacques-Wajcman y a été si sensible, c’est à partir d’une attention au langage tôt nourrie de l’approche analytique.

La même attention habite Daniel Mesguich. Words, words, words, dit Hamlet[5]. Mais à travers ce mot par trois fois répété, se glisse un autre mot swords – épées ! Et dans cette scène où Claudius, réalisant l’objet de la pièce dans la pièce, exige qu’on rallume la salle et s’écrie lights, ligths, ligths, là encore autre chose se donne à entendre : sligth -offense !

Christine Letailleur pour sa part, témoigne des effets subjectifs de son travail, tels qu’ils se répercutent dans les diverses sphères de sa vie quotidienne : obsessions, longues périodes de retrait mutique et d’enfermement, en compagnie des personnages des pièces qu’elle met en scène, et qui lui passent par le corps, qu’elle voit vivre, comme y invitait Braunschweig, qui la hantent et la rendent heureuse.

Un mot d’Olivier Py pour conclure cette trop brève recension : Vilar avait demandé à Maria Casares : « En tant qu’actrice, crois-tu en Dieu ? », et elle avait répondu « En tant qu’actrice, je crois en Zeus »[6]. On pourrait faire un équivalent très fort avec « Est-ce qu’en tant qu’acteur, tu crois à l’inconscient ? » Il faudrait qu’il réponde : « En tant qu’acteur, je crois à la folie ».

[1] Page C., Koretsky C., Jodeau-Belle L. (sous la dir.), Théâtre et psychanalyse (regards croisés sur le malaise dans la civilisation), Montpellier, L’entretemps, 2016.

[2] Ibid. p.55.

[3] Ibid. p.163.

[4] Ibid. p.143.

[5] Ibid. p.176.

[6] Ibid. p.166.