Savants
  • 14 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Sciences et réformes de l’école., par Magdalena Kohout-Diaz
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Éric Debarbieux a été délégué ministériel en charge de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire entre 2012 et 2015. Chercheur, il signe en cette rentrée un ouvrage qui sort de l’ordinaire des publications liées à la recherche en éducation. Ne tirez pas sur l’école ! … Réformez-la vraiment[1] représente un changement de ton. C’est aussi une ponctuation significative dans la carrière de ce scientifique, qui a consacré ses efforts à chiffrer les violences en milieu scolaire en France et dans d’autres pays du monde. L’auteur s’autorise aujourd’hui le pamphlet, faisant cette fois-ci explicitement de son désir le pivot de son argumentation. Les références sont très nombreuses, l’écriture est fluide, mais il y a relativement peu de justifications numériques, et point de bibliographie finale comme les normes scientifiques l’exigent. Le sujet est investi et l’assume, donnant à voir – dans un moment conclusif – le travail d’une vie, à charge au lecteur d’y croire. « Que le lecteur juge» [2]!

Et l’on ne peut s’empêcher d’être interpellés, sinon convaincus. « Penser par circulaires, c’est penser… en rond »[3] est par exemple l’une des pointes de l’ouvrage. Cette notation met en avant le constat de l’impossible rupture, rappelant les mots de Lacan : la révolution, c’est avant tout ce qui tourne et évoque le retour du même[4]. De réformes en refondations de l’école, par-delà les décrets, ce qui reste au centre, c’est la routine du ratage. La critique des pédagogos, ces approximatifs pédagogistes permettra-t-elle de tout faire rentrer dans l’ordre ? La qualité du climat scolaire, du travail en équipe ou encore de la formation des enseignants ne se décrètent pas. Alors que serait une « vraie » réforme à laquelle l’auteur nous exhorte pourtant, ne cessant lui-même d’y croire ?

Eh bien, c’est peut-être dans cette prise de parole d’un style nouveau que réside une rupture propre à introduire du changement. Cet ouvrage écrit à la première personne du singulier est un acte. Non une révolution, mais une subversion. Le texte n’est en effet pas sans un sujet qui prend pour la première fois publiquement une position nouvelle dans le discours. À partir de son histoire personnelle, l’auteur laisse apercevoir les tensions entre pédagogies, sciences et politiques. Le petit instituteur ne se transforme pas en héros pourfendeur de géants ; l’ouvrage ne décrit pas comment la science des experts a dissipé l’ignorance des professionnels et apaisé le climat scolaire[5]. Les obstacles sont décrits avec la précision et la justesse d’une expérience vécue qui s’efforce de bien se dire et d’entamer la carricature idéologique. Un chemin est esquissé sur lequel l’auteur s’avance seul, face à lui-même. Point de collectif d’experts, de laboratoire ou de cabinet ministériel. L’engagement qui s’égrène au fil des pages est à même de donner à penser à celui qui veut se confronter à cet idéal : convaincre qu’une éducation de qualité inclusive passe par le désir du sujet et non un dressage neurocognitif généralisé.

[1] Debarbieux E., Ne tirez pas sur l’école ! … Réformez-la vraiment, Paris, Armand Colin, 2007.

[2] Ibid., p.46.

[3] Ibid., p 156

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, Coll. Points, 1999, p. 54-55.

[5] Debarbieux E., Ne tirez pas sur l’école ! … Réformez-la vraiment. op, cit., p. P 48