Le billet des J47
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur À voix haute : Les pouvoirs de la parole, par Fabian Fajnwaks
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Nous montrer comment la prise de parole en public et apprendre à manier les subtils moyens de la rhétorique peuvent être aussi un moyen de s’apprendre soi-même, là a été l’enjeu pour Stéphane de Freitas avec ce film simple, direct et pour ces raisons, beau[1]. Le concours Eloquentia qui a lieu chaque année à l’Université de Paris 8 – Saint-Denis et qui permet d’élire « le meilleur orateur du « 9-3 » est l’objet du film, dans lequel on suit au fil des semaines quelques-uns des jeunes y participant. Cela nous donne à voir comment la confrontation à la difficulté de s’exprimer en public impose au sujet d’en passer par les « fourches caudines du signifiant » (Lacan). Et dans le même mouvement, de se révéler à soi-même, dans ce que le rapport à la parole comporte d’obstacles, de limites et de possibilités de (se) dire. Il ne s’agit donc pas d’une métaphore de l’analyse, mais de ce que l’expérience d’une analyse révèle de la manière la plus fondamentale et irréductible.

Qu’il s’agisse des « jeunes de banlieue », à la marge ou à la périphérie supposée de la ville et de sa culture, ne fait que rendre encore plus visibles les symptômes des jeunes du « centre » : la difficulté majeure à faire avec la parole dans une civilisation connectée désormais avec le plus-de jouir que les gadgets, les substances et d’autres objets permettent d’obtenir en court-circuit avec la parole. Mais aussi que le lien social se structure désormais à la manière des réseaux sociaux : métonymiquement, rhyzhomatiquement, sans donner consistance à aucun lien qui tienne, de manière liquide comme le génial Zygmunt Bauman l’a magistralement décrit : cela a une incidence directe sur le rapport que l’être parlant entretient à cette expérience singulière que la parole implique.

Le registre symbolique s’en voit affecté, au point de toucher la transmission et l’enseignement d’autres disciplines : Cédric Villani, chargé d’une mission ministérielle pour l’enseignement des mathématiques, faisait ce constat dans son entretien du 15 novembre à France Culture : l’accès à l’abstraction que les concepts mathématiques nécessitent se voit affecté par l’aisance que les jeunes et tout jeunes ont de la langue. Il dévoile là un véritable malaise dans l’enseignement !

 

[1] http://www.avoixhaute-lefilm.com/