En analyse
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre : désir et dressage, par Philippe Cullard
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Le titre de nos journées n’est pas une question, mais il en suscite.

Qu’apprend-on au terme d’une analyse ? De quel savoir s’agit-il ? Peut-on l’enseigner ? Relève-t-il d’un désir ? Et pourquoi pas d’un dressage tout au moins au sens d’une « rectification subjective »[1], celle qui conduit l’analysant au début – pareil à l’ours de l’affiche – debout avant qu’on ne l’allonge, à s’interroger sur la part qu’il prend à ce dont il se plaint ? Mais Quid alors à la fin ?

D’emblée il importe de distinguer comme le fait Miller, savoir et connaissance. Le savoir qu’on vient chercher dans une analyse diffère du savoir « déjà constitué à l’avance »[2], la connaissance. Il n’est donc pas certain que la psychanalyse ait des leçons à donner à ceux qui enseignent les connaissances.

Freud se contente de remarquer que « la soif de connaissance » trouve sa source dans la « curiosité sexuelle »[3], la quête de jouissance. La réussite scolaire est donc grosse d’une impasse quand « éduquer échoue », et l’hystérique le dénonce.

Il introduit pourtant le paradoxe d’un enseignant qui enseigne moins par ce qu’il sait que par ce qu’il ne sait pas, lorsqu’il relève que Charcot considérait que « la plus grande satisfaction qu’un homme puisse vivre », n’était pas de voir ce qu’il avait appris à voir, mais de « voir brusquement de nouvelles choses »[4].

La biblioapprendre[5] confirme, ainsi que Zaloszyc l’énonce qu’on enseigne et apprend « qu’au bord de ce que l’on ne sait pas ».

En écho à Freud qui écrit que l’analyste est en position « d’apprendre du malade quelque chose qu’on ne savait pas et qu’il ne savait pas lui-même »[6], d’où le conseil qu’il donne de « se laisser surprendre par tout fait inattendu », « deux dangers », dit Lacan, guettent l’analyste, ne pas être « assez curieux » et « comprendre »[7].

Et Miller d’expliquer qu’« on ne comprend jamais qu’un sens dont on a déjà éprouvé la satisfaction, le confort, qu’on ne comprend jamais que ses fantasmes »[8].

Quand il enseigne, Lacan se dit analysant de son propre « Je n’en veux rien savoir » car il y a du « savoir qui ne se sait pas », en tant qu’il « se supporte du signifiant comme tel »[9].

C’est là un point essentiel, le savoir qui se sait, le sens, S2, est aussi à bien distinguer du signifiant S1, équivoque, comme le note la ligne inférieure du discours analytique.

S2 // S1

Il y a donc lieu de s’apercevoir corrige Lacan « que ce n’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur »[10], ce que « le refoulement dit exactement »[11] ajoute Miller, et l’Urverdrängung ne peut être levé.

Que faut-il alors comme force rectifiante pour s’opposer à cette première horreur et justifie Lacan à ne pas reculer à dire qu’il nous y « dresse »[12] ?

Au moins la force du désir de l’analyste qui s’érige dans l’acte de l’interprétation par un dire équivoque au sens indécidable, et dont l’analyste a lui-même « horreur »[13], parce qu’il le destitue de sa place de sujet-supposé-savoir.

[1] Lacan J., « La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 598.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 15 novembre 2000, inédit.

[3] Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1973, p. 96.

[4] Freud S., « Charcot », Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1984, pp. 62-63 & 67.

[5] http://www.desiroudressage.com/2017/07/13/biblioapprendre/

[6] Freud S., Sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 2003, p. 53.

[7] Lacan J., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 128.

[8] Miller J.-A., « Microscopie », Ornicar ?, n° 41, Paris, Navarin, Octobre-Novembre 1988. p. 59.

[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 88.

[10] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit.

[11] Miller, J.-A., « Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mars 1987, inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 78.

[13] Lacan J., Lettre au journal Le Monde, 24 janvier 1980.