Franchissement
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Ça voir le livre sein !, par Daniel Pasqualin
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Mon rapport au livre a toujours été conflictuel. J’en voulais et je n’en voulais pas. Mes parents ne lisaient pas ou très peu. Ce n’étaient pas des intellectuels. Mon père ramenait parfois un livre à la maison, il en avait quelques-uns qui tenaient sur une petite étagère. Dont une bible[1], dans laquelle j’ai trouvé une image de Sainte-Agathe, qui m’a vraiment percuté. Au-delà des mots, l’offrande d’un morceau de corps, production d’une jouissance opaque, indélébile. Mon père admirait les gens cultivés, ceux qui lisaient beaucoup. Vers huit ans, beaucoup de mes camarades lisaient Tintin. Mon père m’exhortait à faire comme eux. Je trouvais Tintin ridicule. Cela m’a permis de rencontrer Astérix, beaucoup plus doué pour la bagarre, toujours mon petit pas de côté pour traiter la demande de l’Autre. Et j’y ai trouvé la langue savoureuse, par exemple quand un vieux Corse dit : « Il est tellement lent qu’avec lui, t’as le temps de tuer ton âne à coups de figues molles ! » J’adorais les belles métaphores, que je ne comprenais pas toujours, elles me donnaient un plaisir qui va bien au-delà du sens. Je ne le savais pas en corps. Quand une formule langagière m’intéressait, je questionnais ma mère. « Pourquoi on dit comme ça ? »[2] J’adorais replacer ailleurs la pépite que j’avais découverte. Pour ne pas parler tout à fait comme tout le monde ?

Les livres étaient aussi imposés à l’école, La guerre du feu, Godefroid de Bouillon, beurk ! Cela ne rentrait pas… j’oubliais tout ! Tandis que : « Terrain pluvieux, match remis ! » de Quick et Flupke : drôle. Le héros de la BD se servait de cette formule pour ne pas faire sa rédac, raconter votre match de foot ! La farce de la langue, l’insolence, le pied de nez au Maître, le joke ! Là je voulais bien apprendre. Je dévorais le livre.

Arrive le temps des études secondaires, le temps des livres qu’il fallait lire, Balzac, par exemple, ou La religieuse de Diderot. En tout cas un morceau quand même pouvait être sauvé. Elle se flagelle la bonne sœur ? Cela commence à m’intéresser, le corps est en jeu, le corps du texte ne vaut qu’à serrer cela. Un livre de chair, ou mieux encore : un livre sein ! Évidemment, cela m’a amené au livre porno. Mais il faisait plutôt exister le rapport sexuel. Il n’offrait rien, si ce n’est de tout voir. Ce n’est pas un livre sein. Comme le petit chaperon rouge ou le petit livre rouge, qui m’ont offert un découpage selon les pointillés du fantasme. J’ai pris conscience avec l’analyse que je faisais une drôle de bibliothèque, c’est la mienne, voilà tout ! Pas d’en vie d’apprendre sans extraction de libido qui est placée dans l’Autre. Curiosité sexuelle et ça voir dévorant dans mon cas, vont de pair.

 
[1] Pasqualin D., « Premier témoignage de passe, Voir rouge, morceaux choisis », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°95, avril 2017.

[2] Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord américaines », Scilicet, n° 6/7, Paris, Seuil, 1976, p.47.

« … il y a un rapport avec “lalangue”, qui mérite d’être appelée, à juste titre, maternelle parce que c’est par la mère que l’enfant – si je puis dire – la reçoit. Il ne l’apprend pas. Il y a une pente. Il est très surprenant de voir comment un enfant manipule très tôt des choses aussi notablement grammaticales que l’usage des mots “peut-être” ou “pas encore” ».