Scènes
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Vous entendrez parler de vous…, par Jeanne Joucla
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Le théâtre c’est la scène, le plateau… Ce sont aussi les tréteaux que chaque enfant dresse avec ce qu’il a à sa portée, sous la main, sous les yeux…

La fenêtre de la chambre donnait sur une place animée d’une petite ville de province. De surcroît, il arrivait qu’au réveil ma mère chante cette chanson ancienne : « Réveillez-vous belle endormie/réveillez-vous car il fait jour/mettez la tête à la fenêtre/vous entendrez parler de vous… ». Je la chante encore parfois à mes petits-enfants…

Mettre la tête à la fenêtre m’était quotidien et ce chant populaire s’associait au décor de la place elle-même, chaque jour pareil et chaque jour différent sous mes yeux d’enfant : que pourrai-je bien y entendre et y apprendre de moi ?

Sur la gauche un solennel Palais de justice d’où je voyais sortir, parfois, des hommes menottés entre deux gendarmes, ou quelque rassemblement inhabituel.

En face, le Vieux château, son porche, son donjon et ses caves où il me fut raconté que nous y passions des nuits à l’abri, en compagnie de voisins, lors des bombardements en 44.

Souvenirs plus légers et festifs, cette place regorgeait de petits commerces : charcuterie accolée au château même, mercerie, pharmacie, menuisier, marchand de journaux, coiffeur, marché aux légumes… où je pouvais me rendre seule pour quelques menues courses.

Souvenirs non moins prégnants de l’école primaire qui jouxtait l’immeuble, ainsi que sa chapelle dont nous entendions à travers les murs de l’appartement les offices !

Sur cette scène j’y étais personnage moi aussi : c’était le théâtre de mes apprentissages, théâtre de mon autonomie débutante, théâtre de quelques déboires – Ah ce pot à lait renversé ! –, théâtre de rencontres et d’événements rituels rassurants : défilé des sociétés sportives à la fête de Jeanne d’Arc, procession de la Fête-Dieu et ses petits enfants couronnés, confection de mosaïques de sciures colorées sur le sol, défilé du 14 juillet…

Sur ces tréteaux-là, jusqu’à mes sept ans, qu’y ai-je appris de moi ? Qu’ai-je entendu et retenu du silence pesant des gendarmes en uniforme, des sourds bruits d’avions annonciateurs de bombes, de la fanfare entraînante des défilés militaires, des cantiques des processions, du brouhaha quotidien et si vivant de la rue et de l’écho joyeux de ma mère au petit matin : « réveillez-vous belle endormie ! » ? Quel désir d’apprendre singulier, inédit, s’y est-il initié, balbutié, faufilé coûte que coûte ?

Seule l’analysante pourrait dire quelque chose du théâtre intime qui s’est joué sur cette toile de fond d’une place publique, du off et du in des formations de l’inconscient, de l’émergence de l’objet – être vue, entendue, parlée : le grand Autre parle en effet à l’oreille de chaque Un sur le théâtre du monde.