Écoles
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’amoureux malappris, par Valérie Chevassus-Marchionni
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« Le poème appris par cœur, grâce à une ou deux ou trois modifications, fait signe à celle qu’on aime »[1]. Cette phrase est étonnante pour la raison suivante : elle semble suggérer qu’apprendre un poème par cœur nécessite d’y apporter quelques modifications si l’on veut que l’aimée soit sensible au poème. L’apprentissage « par cœur » serait bien loin du cœur en question si certaines modifications ne venaient stigmatiser le texte d’origine, justement pour qu’il fasse signe à l’élue de son cœur.

Deux modalités d’apprentissage sont en question ici :

Celle de l’élève docile qui apprend le poème par cœur pour obéir à l’injonction de la maîtresse et satisfaire à la règle scolaire. (Dressage)

Et celle de l’amoureux « malappris » qui apprend le poème par cœur et le modifie selon son cœur pour toucher le cœur de celle qu’il aime. Nulle injonction scolaire ni obéissance servile dans ce dernier cas, mais la liberté sans entrave d’un cœur émancipé, affranchi du respect timoré des lois et des contraintes scolaires. (Désir)

« La vérité du désir est à elle seule une offense à l’autorité de la loi. » nous dit Lacan dans Le désir et son interprétation.[2]

Apprendre par cœur n’a rien à voir avec l’amour ; c’est la modification du texte appris qui porte le signifiant de l’amour et qui décale le sujet, le désassujettit, lui donne sa nature et sa liberté en l’orientant vers l’autre. La modification signe la liberté de l’apprenant, elle est désobéissance créatrice.

Le révérend Simeon Pease Cheney, dans le texte de Quignard, vit dans l’obsession de l’amour qu’il porte à sa femme disparue. L’œuvre qu’il lui compose toute sa vie durant est la modification, la transcription en notes de musique, de tous les sons et chants d’oiseaux du jardin qu’ils aimaient.

La modification sert l’amour, elle porte la marque du désir. Elle concerne le sujet au plus haut point et s’adresse à un autre, c’est par elle que ce qui est appris peut permettre la relation à l’autre. En fin de compte, n’est-ce pas cela, apprendre ? Pas seulement prendre, mais adapter à soi-même (et à l’autre à qui l’on s’adresse) ce que l’on a pris, le modifier quelque peu pour se l’approprier, pour mettre le savoir ainsi acquis en orbite vers le monde et les autres. L’étymologie du verbe « apprendre » fait intervenir le préfixe « ad » : ad-prehendere : prendre et faire venir à soi, désirer donc. Si l’apprentissage ne suscite pas quelques modifications, n’est-il pas destiné à rester un dressage sans potentialité créatrice ?

 

[1] Quignard Pascal., Dans ce jardin qu’on aimait, Paris, Grasset, 2017, p 144.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Éditions de La Martinière et le Champ Freudien Éditeur, juin 2013, p. 95.