Jeux
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’art du tennis, par Yves Depelsenaire
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Serge Daney tint une chronique tennistique dans Libération au cours des années 80-90. Consacrées essentiellement à Roland-Garros, elles viennent tout récemment d’être rassemblées en un volume chez P.O.L. sous le titre L’amateur de tennis[1].

Daney inaugure cette chronique au moment où, grâce à la télévision, explose le succès médiatique d’un sport qui semble avoir été conçu pour elle par ses dimensions, si homologues à son cadre. Pour Daney, un match de tennis, c’est d’abord, on ne s’en étonnera pas, un scénario. Un scénario, avec un tempo, des temps forts, des temps faibles, des temps suspendus, une intrigue, un dénouement. Ce sont des acteurs, plus ou moins convaincants, avec leur styles propres – ou leur manque de style –, leur aura ou l’absence de celle-ci, leur psychologie, leurs caractères. Ce sont aussi des échanges, et qui dit échange dit dialogue « même si l’objet qu’on se refile en silence est une balle », semblable à la monnaie mallarméenne, et même si, le cas n’est pas rare, les deux protagonistes n’ont en vérité rien à se dire.

Depuis que Daney a tenu cette chronique, beaucoup de choses ont évolué dans le tennis. Il la débute précisément au moment du tournant décisif. Nous sommes dans l’ère monotone de Borg, terrible machine à détruire l’adversaire, l’ère du tennis à l’usure et sans surprises, l’ère du principe de précaution avant l’heure, l’ère du sans pitié pour les artistes et tous ceux qui ne calculent pas, l’ère de la real-politik, celle où Arthur Ashe, et bientôt Ilie Nastase tirent leur révérence et où à peu près seul Jimmy Connors ne rend pas les armes. Heureusement, McEnroe vint. Et le tournant dont je parlais, le 6 juillet 1980, très précisément au tie-break du quatrième set de la finale du tournoi de Wimbledon qui oppose John McEnroe à Bjorn Borg, tie-break que McEnroe remporte sur le score fou de 18/16.

Peu importe que Borg gagnât finalement le cinquième set par 6/3, et le match du même coup. Tous les amateurs de tennis ne retiennent de celui-ci que ce tie-break fabuleux, où, comme le note Daney, se fait jour la promesse d’un autre tennis. La promesse, oui, car il mettra encore bien du temps à advenir. En effet après Borg, il y eut encore pire sur la route de Big Mac, il y eut Lendl, le chevalier à la triste figure, et l’anesthésiant, inélégant, décourageant, le roi des ralentisseurs, en un mot l’épouvantable Wilander. On touchait le fond quand ces deux-là s’affrontaient : le degré zéro du spectacle. Pour rendre vie au tennis, apparaitront, Dieu merci, Leconte, Edberg, Becker, Ivanisevic, Stich, Rafter, Sampras et puis enfin, Federer, dont le tennis de rêve n’a pas fini d’éblouir.

Pourtant, en relisant Serge Daney, quelque chose d’inattendu me frappe. Certes il admire McEnroe, sa créativité, son génie, sa fureur, mais il ne lui voue aucune sympathie. Par contre, il éprouve une étrange fascination pour Mats Wilander. Près d’un tiers de ces chroniques portent sur l’élucidation de ce qu’il considère comme rien moins que le mystère Wilander. Le mystère de l’ennui sans doute. De même, il trouve de curieuses vertus au tennis soporifique d’Higueras.

Il aime bien Noah, nettement moins Leconte, mais le joueur français qu’il préfère s’appelle Tarik Benhabiles, joueur doué et attachant certes, mais quand même un cran derrière beaucoup d’autres. Finalement, celui qu’il préférait pourrait bien être Mecir, qui se promenait sur le court avec indolence comme s’il disposait toujours « de quelques fractions de seconde (de plus) pour décider où il va déposer la balle ».

 
[1] Daney S., L’Amateur de tennis. Critiques 1980-1990, Paris, Gallimard, P.O.L., 2017.