Arts
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Leçons de vie, par Fabrice Bourlez
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On voudrait parfois faire l’école buissonnière. Sécher les cours. Échapper à l’appel du professeur. Fuir les bancs. Le livre de l’historienne et critique d’art Elisabeth Lebovici[1] revient sur ces temps de l’insupportable où personne ne pouvait être dispensé de classe, où chacun, bon gré mal gré, se devait d’affronter l’horreur de l’injustice, de la maladie et d’une mort trop précoce. Cet ouvrage embrasse les faits et gestes de celles et ceux qui ont lutté contre la lugubre leçon de choses où l’amour et le sexe pouvaient finir par donner la mort. Pareil apprentissage met en jeu un réel dont personne n’est ressorti indemne : « aux temps du sida, nous vivons et mourrons tout.te.s en sida, peu importe si nous mourrions ou non du sida ». Aussi, le sida, plus que de nous éduquer à quoi que ce soit, nous a-t-il fait quelque chose.

Une vingtaine d’années après la mise au point des premières trithérapies et du regain d’espoir qui s’en est suivi, l’auteure a fouillé dans ses souvenirs et ses archives faites d’images, de technologies, de sons et d’enregistrement d’un autre temps. Ses pages sont volontairement personnelles, à cette jonction du public et du privé que les stigmates de la maladie venaient interroger. On y lit souvent la douleur incommensurable de la perte et de l’absence. On y sent la tristesse face aux œuvres suspendues à jamais, la stupéfaction devant l’intensité des fantômes, la sidération d’avoir survécu à tant de souffrances. Pourtant, Lebovici ne vire jamais dans l’élégie pathétique, dans la ritournelle tragique ou la petite histoire sinistre. Elle enfourche bien plutôt l’énergie du désespoir qui animait celles et ceux qui se battaient contre la maladie et l’immobilisme.

Réveiller les consciences, marquer les esprits, ouvrir les champs de la représentation. Faire de l’art signifiait alors réécrire l’imaginaire jusqu’à contaminer les formes du dire et du voir. La rage de cette génération d’artistes et d’activistes, pour la plupart aujourd’hui disparu.e.s, ne laissait rien intact. Aussi les chapitres du livre se succèdent-ils sur un rythme endiablé : les déconstructions des normes en termes de genre, de sexualité et d’esthétique s’y justifient par une lecture au plus près du travail de chaque artiste considéré. Et la mémoire de Lebovici semble n’avoir rien oublié de ce que ses yeux ont vu entre New-York et Paris. Sous son regard aiguisé, des artistes célèbres (Nan Goldin, Robert Mapplethorpe, Keith Haring…) tendent la main à d’autres plasticienn.e.s surdoué.e.s moins connu.e.s du grand public (Peter Hujar, Zoe Leonard, Félix Gonzalez-Torres, Richard Baquié, Philippe Thomas, les collectifs d’artistes Grand Fury ou General Idea…), leurs œuvres font écho à la parole de lesbiennes activistes engagées au pire moment de l’épidémie (Gwen Fauchois, Joy Episalla, Anne Rambach…).

Cette ronde de mots, de formes, de couleurs, de cris et de pleurs est faite du spectre d’œuvres existantes, résistantes, et d’autres qui n’ont jamais pu advenir. Il aurait pu en découler des flots d’une infinie mélancolie. Tout au contraire, l’intelligence du texte de Lebovici entraine vers la joie de continuer à sentir vivant les effets de cet art et de cet activisme de la fin du XXème siècle.

 

[1] Lebovici É., Ce que le Sida m’a fait. Art et activisme à la fin du XXème siècle, Paris, Jrp|ringier, 2017.