Littérature
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Métamorphose de la perte, par Déborah Hellal
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C’est un livre sur la perte[1], nous dit Alice Zeniter, pertes qui se déploient successivement sur plusieurs générations. C’est aussi et surtout un récit donnant la parole, par le prisme de personnages de fiction, à ceux qui à la suite des accords d’Évian ont dû fuir précipitamment l’Algérie. Ces quelques milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui laisseront derrière eux, terres, maisons, proches, langue maternelle. Ceux que l’Histoire a curieusement nommés harkis, mettant sous cloche les histoires individuelles et leurs complexités, mot qui signifie le mouvement (harka) mais qui les fige ici et pour toujours dans le silence. Car le trauma de la guerre, comme de l’exil, est silencieux, solitaire et réservé ; il nécessite d’en taire les récits comme les affects pour permettre un semblant de retour à la vie. L’oubli comme condition de survie n’en conserve pas moins, au cœur des mémoires endormies, le souvenir.

Le livre s’ouvre ainsi sur une scène quelque peu surprenante : Naïma petite fille de harkis se réveille douloureusement un lendemain de « cuite ». L’alcool comme habitude venant creuser le sillon entre elle et ses origines, entre la France et l’Algérie. « Pendant les journées de gueule de bois, elle touche du doigt l’extrême difficulté que représente être vivant et que la volonté réussit d’ordinaire à masquer. […] Le lendemain c’est chaque fois un miracle. Quand le courage de vivre revient. Il y a les lendemains de cuite – l’abîme. Et les lendemains de lendemains – la joie. L’alternance des deux produit une fragilité sans cesse combattue dans laquelle est pétrie la vie de Naïma »[2]. De cette mise en abîme, Naïma fait l’expérience du surgissement de bribes de phrases : « …sait ce que font vos filles dans les grandes villes… »[3], « portent des pantalons »[4], « boivent de l’alcool »[5]. Souvenirs enfouis ? Réels ou imaginaires ? Naïma l’ignore mais ce n’est guère important, ces bribes de phrases seront le point de départ de son désir de savoir faisant surgir l’énigme d’un pays perdu ainsi que celle de sa féminité. Naïma est une jeune femme cultivée, au désir décidé, elle travaille dans une galerie d’art parisienne, partage son quotidien avec Sol son amie et colocataire, elle vit une liaison sans promesses avec un homme marié qui est également son patron. À mille lieues de ses origines, elle s’interroge sur la liberté d’être une femme sans rompre le lien avec ce pays perdu mais dont le souvenir insiste.

L’histoire de cette famille kabyle, ressemblant beaucoup à celle de notre auteure, nous est ainsi contée par Naïma. Elle qui refuse le fatalisme sous lequel son grand-père Ali, puis son père Hamid se sont réfugiés. Elle interroge tentant de briser le règne du silence maintenu par un pacte tacite au sein de sa famille : comment choisit-on son camp ? Quelles successions d’actes et de paroles président à faire un choix aussi déterminant pour soi et les générations à venir ? Avons-nous simplement conscience de faire un choix au moment où il se réalise ? Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons notre destin car c’est nous qui le tressons comme tel. Nous en faisons notre destin parce que nous parlons[6]. Pour Ali, la vie est dictée par le Mektoub, le destin, c’est écrit quelque part entre le ciel et la mer et « il faut être fou pour s’opposer au torrent »[7]. La vie est pour lui faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables. Il lui sera pour toujours impossible de penser son histoire à travers les choix, les contingences et les rencontres qui transcendèrent sa destinée. Cet impossible sera le lit d’un mutisme transmis de père en fils. Au fil de sa quête et de rencontres, Naïma renoncera à le contraindre car elle découvrira que son histoire avec l’Algérie comme la question de son être femme restent à écrire et à inventer. Rien n’est figé mais au contraire tout reste en mouvement. Nous choisissons nos passeurs observe-t-elle avec justesse.

 

[1] Zeniter, A., L’Art de perdre, Paris, Flammarion/Albin Michel, 2017.

[2] Ibid., p.8-9.

[3] Ibid., p.9.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 162.

[7] Zeniter, A., L’Art de perdre. op, cit., p.21.