Littérature
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Moderato cantabile, par Hélène Deltombe
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Dans son roman Moderato cantabile[1], un joyau de la littérature française, Marguerite Duras dissèque le rapport au savoir d’un enfant confronté à « la subjectivité de la mère [où] c’est directement comme corrélatif d’un fantasme que l’enfant est intéressé […] »[2], sans médiation. Il est soumis au caprice maternel : « il faut faire du piano ». Cela lui est imposé sans explication ni expression d’un goût pour la musique. Il doit obéir à une loi sans désir. Chaque semaine, conduit par sa mère à sa leçon de piano, il rabâche ses gammes et une sonatine :

  • « “Veux-tu lire ce qu’il y a d’écrit au-dessus de ta partition ? demanda la dame.
  • Moderato cantabile”, dit l’enfant. […]
  • “Et qu’est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ?
  • Je sais pas.” […]
  • “Tu es sûr de ne pas savoir ce que ça veut dire, moderato cantabile ?” reprit la dame.

L’enfant ne répondit pas. La dame poussa un cri d’impuissance étouffé, tout en frappant de nouveau le clavier de son crayon. Pas un cil de l’enfant ne bougea. […]

“Je te l’ai dit la dernière fois, je te l’ai dit l’avant-dernière fois, je te l’ai dit cent fois, tu es sûr de ne pas le savoir ?” […]

  • Ce qu’il y a, continua la dame, ce qu’il y a, c’est que tu ne veux pas le dire.” […]

                       “Tu vas le dire tout de suite”, hurla la dame.

L’enfant ne témoigna aucune surprise. Il ne répondit toujours pas. Alors la dame frappa une troisième fois sur le clavier, mais si fort que le crayon se cassa. […]

“Ça veut dire, dit-elle à l’enfant – écrasée – pour la centième fois, ça veut dire modéré et chantant.

  • Modéré et chantant”, dit l’enfant totalement en allé où ? […]
  • Recommence”, dit la dame. […]
  • “Je ne veux pas apprendre le piano”, dit l’enfant. […]
  • “Vous aurez beaucoup de mal, madame Desbaresdes, avec cet enfant, dit-elle, c’est moi qui vous le dis.
  • C’est déjà fait, il me dévore.” »[3]

Pour elle, « l’enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme.

Il sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir (de la mère) […] »[4].

Son professeur juge cet enfant buté et s’obstine à le soumettre à une forme de dressage où la musique ne donne pas forme aux émotions car elle semble réduite à une « loi morale », ce par quoi « se présentifie […] le poids du réel »[5].

Cependant, voici que ce poids de réel se déplace car l’attention de sa mère se détourne de l’enfant pour se porter sur le meurtre d’une femme qui a lieu dans un bar sous les fenêtres de la leçon de piano. Tous les jours, son fils à la main, elle y revient pour interroger un homme qui pourrait lui donner les clefs de cet assassinat. Absente à elle-même, mélancolique, « ce qui se passe la réalise. »[6]

Dès lors qu’elle désire ailleurs, son fils peut se décaler de cette place d’objet du fantasme maternel : « Il se dirigea vers le soleil de la porte, descendit la marche, disparut sur le trottoir. »[7] Puis on le voit passer à cloche-pied, jouer à des jeux dont il a le secret, sauter des obstacles imaginaires, chanter : dans cet espace où il advient comme sujet, naît son désir de musique.

 

[1] Duras M., « Moderato Cantabile », Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, Tome I, 2012

[2] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.

[3] Op. cit., p. 1205-1209

[4] Ibid., p. 373-374

[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil 1986, p. 28.

[6] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres Ecrits, p. 195.

[7] Op. cit., p. 1212