Scènes
  • 16 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « S’appuyer sur le désir, c’est dynamique », par Sydney-Ali Mehelleb
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Visuel : Sidney-Ali Mehelleb dans Angels In America

Photographie de Marjolaine Moulin

 

Ce qui me parait bizarre dans l’intitulé « Apprendre : désir ou dressage », c’est le mot « dressage », ça ne me va pas ; ça me fait penser à la fable de Lafontaine, Le loup et le chien. Dans laquelle le loup rencontre un chien qui lui vante les avantages d’avoir un maître, jusqu’au moment où il aperçoit sur le cou du chien la marque du collier par lequel il est attaché :

 

Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

 

Je suis né à Marseille dans une famille qui ne m’a pas emmené au musée ni au théâtre ; enfant de la TV et du sport, je jouais en bas dans le quartier. Jusqu’à 19/20 ans je n’étais pas intéressé par l’art, je voulais devenir basketteur professionnel, mais ça n’a pas pu se faire. Mon apprentissage en tant que comédien est donc tardif.

C’est devant un film de Scorsese New York, New York que j’ai eu une révélation : « je veux faire ça ! Travailler dans l’art » mais je ne savais pas quoi : c’est l’entièreté du film qui m’a intéressé ; pas un corps de métier en particulier ; je voulais faire ça ; le mot, c’était « ça ». J’ai décidé de prendre des cours de théâtre ; j’ai passé l’audition au studio-théâtre d’Asnières et ai été pris.

Ma chance est d’avoir été embauché dès la 1ère année pour un spectacle professionnel La Cuisine d’Arnold Wesker : ils avaient besoin d’un acteur au faciès étranger pour jouer un des plongeurs ; ça m’a permis d’alterner entre les cours et le concret du métier (jouer devant un public). Ça m’a beaucoup aidé.

La formation de l’école, c’est très bien pour travailler l’instrument de l’acteur mais pour apprendre il n’y a rien de mieux que d’éprouver le plateau dans un spectacle ; ce n’est pas le même apprentissage.

Ma première expérience ça a donc été d’être 2h20 sur scène. J’avais un petit rôle, peu de texte mais ne quittais pas le plateau et j’ai compris que je ne pouvais pas me reposer uniquement sur le texte. J’ai donc développé un univers à moi avec l’œil du metteur en scène. Il y a un travail plus concret qu’en répétition car il y a le public et on est dans l’immédiateté ; ça m’a appris l’autonomie et la disponibilité à ce qui se passe, aux partenaires, au public, alors que dans les cours on est très centré sur soi, ce qui est un passage obligé mais ne suffit pas.

En 2e année j’ai rencontré Yveline Hamon, pédagogue, qui insistait sur l’autonomie de l’acteur, un mélange entre désir, engagement et créativité. Ça met en branle le fait que l’acteur est tout le temps créateur et ne se repose jamais. Il se pose lui-même les questions et ce n’est pas qu’un instrument ; il est traversé par ce qu’il raconte. Cette capacité de prise d’initiative, de proposition, et donc, de surprendre le metteur en scène m’intéresse. Avec le metteur en scène, on s’apprend mutuellement.

À Asnières certains pédagogues permettaient ça, d’autres étaient plus directifs ; on peut apprendre des deux manières mais en ce qui me concerne, je préfère une pédagogue qui me dit : « tu as ton univers, j’ai le mien, on va chercher ensemble ».

D’autres travaillent différemment, sur la frustration et le conflit en disant très souvent aux acteurs : « non, ce n’est pas ça ». Des années après il y a des choses que j’ai pu comprendre de ce que ces pédagogues voulaient, peut-être, me dire. Mais, déjà, quand j’étais dans le sport les entraineurs avec qui j’ai beaucoup progressé étaient ceux qui mettaient en avant le positif. On savait très bien qu’il y avait des choses qui n’allaient pas, mais s’appuyer sur le positif, sur le désir, c’est dynamique. C’est important car quand on est jeune, on ne sait pas quel artiste on est et c’est mieux qu’on ne soit pas toujours à buter sur l’échec.