Scènes
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « C’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur »[1], par Natacha Delaunay
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Que pourraient-nous enseigner les « Femmes savantes »[2] de Molière sur le thème de nos Journées ? Cette satire de Molière traite avant tout d’une question sociétale brûlante pour le XVIIe siècle : l’accès croissant des femmes au savoir dans la bourgeoisie de l’époque.

La pièce tisse son intrigue autour du désir de mariage d’Henriette et Clitandre, deux jeunes gens peu disposés à suivre les inclinations des « femmes savantes » et de leur cour, où le grotesque du « savoir obscur de la pédanterie »[3] prime sur le sérieux de l’étude.

Ce mariage convoque chez chacun des personnages la question du désir, car il suscite chez tous une vive réaction : engouement ou opposition catégorique. Ainsi, Armande méprise le choix de sa sœur Henriette, reléguant « ces sortes d’affaires » « aux gens grossiers, aux personnes vulgaires »[4]. Philaminte, mère d’Henriette et d’Armande refuse cette union car elle veut « réduire [sa fille] à son devoir », et « faire entrer [chez elle] le désir des sciences » en lui attachant « un homme plein d’esprit ».

Cet homme c’est Trissotin, qui fait étalage d’un savoir plagié, figé et sans dialectique. C’est ce « savoir » que Molière fait tourner en ridicule. Trissotin et les femmes savantes croient « savoir », et de fait ils n’ont rien à apprendre. Leur « savoir » est avant tout imaginaire. C’est pourtant celui-là que Philaminte veut imposer à tous !

 

La revendication des « femmes savantes » s’inscrit en partie comme une protestation virile : la rivalité avec les hommes est patente dans la volonté de Philaminte de créer une Académie du savoir réservée aux femmes. Néanmoins, cette protestation rive les « femmes savantes » au régime phallique qu’elles sont les premières à dénoncer – elles font de Trissotin un maître du savoir qu’elles phallicisent. Or cette fascination les aveugle et elles n’entendent pas le plagiat de ses vers, ni le jeu qu’il joue pour gagner leurs faveurs. Elles restent sourdes à la duperie dont elles sont l’objet, et ne peuvent entendre la part qu’elles prennent « au désordre dont [elles se plaignent] »[5] – être traitées avec « mépris »[6] par les hommes.

Or, ne pas laisser place à ce savoir intime les conduit à une position qui affine au dressage.

« [Se donner] à l’esprit »[7] plutôt qu’à un homme, selon le vœu d’Armande, c’est aussi évincer la question du corps et du désir sexué. Or Armande reçoit son propre message sous une forme inversée lorsqu’elle apprend que le futur mari de sa sœur n’est autre que son ancien soupirant. L’hostilité à peine voilée à l’égard de sa sœur s’exprime alors sans ambages : elle se dit prête à se marier avec Clitandre, soit prendre la place de sa sœur !

Cette pièce nous montre que l’accumulation de bouts de savoir n’est qu’un masque qui voile « l’horreur de savoir »[8], lui-même corrélat de « l’horreur de la castration »[9]. Armande veut se substituer à sa sœur sans avoir à payer sa « livre de chair », soit le prix à payer pour engager son désir auprès d’un homme. En conséquence, elle reste empêtrée dans l’imaginaire (elle est certaine que Clitandre cherche à la rendre jalouse), avec son cortège d’agressivité et d’identification.

Cette pièce nous montre bien que « savoir » n’est pas apprendre. Henriette ne prétend pas être une philosophe, mais elle dispose d’un autre savoir, qui ne s’apprend pas dans les livres. C’est celui qui lui permet d’aborder un homme, mais aussi d’entendre le grotesque de la position de Trissotin et de lui répondre en fonction de ce qu’elle perçoit de son symptôme. C’est suivre une autre voie que celle qu’impose le dressage.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit.

[2] Molière J.B., Les Femmes savantes, Paris, Edition Gallimard, 2013.

[3] Ibid., p. 132.

[4] Ibid., p. 27.

[5] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 219.

[6] Molière J.B, op. cit., p. 96.

[7] Ibid., p. 27.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 29 mars 1987, inédit.

[9] Hommel S., « Le désir de savoir ? », La lettre mensuelle, n°46, février 1986.