Littérature
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Jean Genet : De l’incorrigible au captif amoureux, par Patrick Hollender
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L’œuvre littéraire de l’écrivain Jean Genet (1910-1986) exalte une érotique de la turgescence du pénis réel et de la phallicisation des corps. La poésie florale de l’inversion intentionnelle du masculin féminisé dans le théâtre des mots, sublime d’une beauté emphatique, le milieu carcéral où ses premiers romans ont été écrits pour contrer la misère de l’existence, tapie au fond de sa cellule. La pulsion sadomasochiste s’invite partout dans une adhérence imaginaire à la beauté des formes du mal qui fait consister un autre de la « petite frappe » dont la volonté de jouissance consiste à arracher au sujet, son être de langage, son dernier mot, son râle ultime. L’autre sadique détient un savoir sur la jouissance ; il ne l’a pas appris mais il sait comment l’obtenir par l’objet-voix pour capturer la parole de l’autre et s’en rendre maître. Le masochiste est le véritable maître d’œuvre, en ce qu’il restitue à l’Autre son objet-voix qui scénarise une version punitive du père.

Ce qui itère dans l’inertie de la pulsion inéducable conduira Jean Genet, ancien enfant de l’Assistance Publique, à trouver à s’orienter de la jouissance : d’abord par son engagement actif dans le mouvement des Black Panthers aux États-Unis, puis pour la cause palestinienne.

Son dernier ouvrage, Un captif amoureux[1] va dans le sens d’un apaisement de l’insurrection libidinale car l’écrivain se fait le conteur du conflit israélo-palestinien, en y mêlant des souvenirs intimes où le sujet s’hystorise, apprend à aimer ce qu’il récusait des formes d’oppression : D’où assister que d’une loge à ces révolutions si elles sont d’abord guerres de libération ? De qui là-bas va-t-on se libérer ? [2] Jean Genet voulait écrire un ouvrage comme un reportage. Il trouvera dans le mi-dire de la vérité, la fiction nécessaire pour faire asile, terre d’accueil à sa propre subjectivité. Il chemine en effet d’une position qui croit en la cause palestinienne, en apparence antisioniste, pour conclure sur le fait que ce qu’il reste de cette cause, c’est l’amour profondément ressenti dans la rencontre d’une mère avec son fils, faisant d’eux non des étrangers mais un couple issu de moi et que mon habileté à la rêverie aura plaqué sur deux palestiniens.[3] C’est un amour qui transcende la cause. Tout ce que j’ai dit, écrit, se passa, mais pourquoi ce couple est-il tout ce qui me reste de ‘profond’, de la révolution palestinienne ? [4]

Si Jean-Paul Sartre lui a consacré un essai remarquable, intitulé Saint Genet, Comédien et martyr,[5] c’est parce qu’il existe chez Jean Genet une lutte intense contre l’insanité de la norme abhorrée, qui convoque une marginalisation du rapport à l’ordre symbolique, tandis que son exclusion ségrégative ordonne implicitement un droit revendicatif à user de la singularité de sa jouissance, sans limite. Depuis l’enfant incorrigible, basculé de famille d’accueil en famille d’accueil, jusqu’à son placement dans la colonie pénitentiaire de Mettray, autre nom d’une maison dite de correction, Jean Genet démontre comment la pulsion acéphale, insoumise à toutes les formes de dressage du désir, n’obéit qu’au seul maître indompté qui le gouverne sous les impératifs du surmoi : « Jouis ! ».

Ses multiples condamnations assorties de prison ferme jusqu’à la relégation que Jean-Paul Sartre parviendra à lui faire éviter de justesse, lui feront comparer les cellules de son corps à celles de sa prison. On ne peut mieux dire l’enfermement dans lequel le sujet s’éprouve, en visant un au-delà de la vie qui va contre la vie, à la façon d’une bouche se retournant comme un gant, comme sur le point de s’invaginer pour s’avaler elle-même. La langue sera donc son combat, non pas contre mais un combat avec la langue comme le précise Hervé Castanet, parce que Le crime, c’est l’écriture, le fait d’écrire.[6]

Les rôles sociaux que la civilisation habille de semblants, tout comme les formules de la sexuation ne sont dans les romans de Jean Genet que des colifichets ou des simulacres qui autorisent tous les travestissements de cette norme à la manque du père qui a failli dans sa fonction. Dans ce jeu de leurre permanent, le symbolique est moqué, persiflé parce que l’Autre y est dérisoire et condamnable tandis qu’au sein de cette crevure de l’ordre moral, il s’agirait presque de donner au narrateur le Diable sans confession ! La pulsion inhumaine de l’avilissement commande à l’Autre de consolider l’idéalisation de sa propre vilenie, de son être de vaurien, dans une infatuation de la faute originelle d’où émerge l’incidence indélébile du signifiant qui a fait trace sur le corps.

Hervé Castanet souligne combien l’écriture symptôme de Jean Genet est inséparable de l’humiliation. Le signifiant écrit-il, devient lettre enluminée, brodée, travaillée comme une pierre précieuse et offerte ciselée, dans un écrin, au regard de l’Autre. C’est dans le creuset du joyau de cette écriture que se peint et s’enlumine avec éclat le phallus absent : démenti (Verleugnung) de la castration.[7]

L’œuvre de l’écrivain est en cela d’une précieuse actualité dans l’époque contemporaine affadie par le déclin du Nom-du-Père, qui voit fleurir la perversion généralisée par une montée au zénith de l’objet de jouissance. La sublimation par l’enluminure de la lettre chez Jean Genet, si elle est éhontée, passe néanmoins par un effort de symbolisation pour condenser la jouissance ignominieuse qui à la fin de sa vie, se présente moins comme un titre d’ouvrage que comme la nomination capable de rendre supportable, ce qui noue le corps parlant à son être de jouissance : un captif amoureux !

[1] Genet J., Un captif amoureux, Gallimard, NRF, Paris, 1986.

[2] Genet J., Ibid., p.357.

[3] Genet J., Ibid., p.504.

[4] Genet J., Ibid., p.504.

[5] Sartre J.P., Saint Genet Comédien et martyr, Gallimard, NRF, 1952.

[6] Castanet H., La sublimation (L’artiste et le psychanalyste), Économica Anthropos, Paris, 2014, p.106.

[7] Ibid., p.109.