Littérature
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’agalma de l’enseignant, par Catherine Henri[1]
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Enseigner voudrait-il dire un peu convertir ? Les élèves d’aujourd’hui sont enchainés à la jouissance tyrannique d’un objet, leur I phone, à la fois appareil photo, miroir, console de jeux, réservoir de musiques et d’images, lien aux réseaux sociaux, qui figure ce qu’on appelait autrefois les vanités. Cet objet de jouissance illimitée fait évidemment barrage au désir d’apprendre et sans doute barrage à l’écoute pour chacun de son propre désir, devenu inaudible, recouvert par le bruit, le tumulte des sons et des messages, espèce de cyclone engendré par la machine. Comment saisir un manque, une perte, l’émergence d’un désir dans cette agitation perpétuelle, ce vertige ludique ?

Il y a, au Musée des Beaux Arts de Lyon, un tableau de Nicolo di Pietro, La conversion de Saint Augustin. Ce petit tableau vu au cours d’un voyage scolaire m’a permis d’expliquer le passage entre la perspective symbolique, propre au Moyen Age (Saint Augustin, le personnage le plus saint, est représenté plus grand que les autres) et la perspective géométrique, encore bien balbutiante, puisque si les arêtes de la pièce et les poutres présentent un semblant de point de fuite, les personnages sont disproportionnés dans l’espace, et la table sur laquelle est placé le jeu d’échec semble presque posée à la verticale. Mais si je l’avais choisi pour des raisons formelles, mon désir de le commenter m’est apparu au moment même où j’en parlais. Augustin joue aux échecs avec son ami Alepius. Mais si celui-ci touche encore une pièce, le regard du futur saint est déjà tourné vers le troisième personnage, Ponticianus, en train de lire, évidemment à haute voix, un passage de la vie de Saint Antoine. Ce moment suspendu est donc un passage, un entre deux, un instantané qui délimite un avant et un après, un kaïros. Augustin, jeune homme frivole, quelque peu vaurien et débauché, cesse de jouer pour tourner son regard vers le texte religieux, ou plutôt celui qui le lit, qui en est le passeur et non l’auteur. Je demande parfois à mes élèves où ils sont, dans un texte, quand ils n’arrivent pas à l’attraper, comme je me demande aussi parfois où je suis dans un livre ou un tableau. Ici, évidemment, Ponticianus est la figure de ce que je voudrais être pour mes élèves : celui qui détourne ou réoriente leur désir du jeu vers le livre. Le jeu d’échecs est l’image du divertissement, l’objet qui symbolise le profane et sans doute de ce que Saint Augustin appelait « libido sentiendi », concept de La Cité de Dieu que l’on traduit habituellement par « concupiscence de la chair » mais qui fait référence plus largement à tous les plaisirs des sens. C’est le I phone qui est là, et je voudrais qu’il tombe, leur tombe des mains comme sur le tableau le jeu d’échec est prêt à tomber à cause du défaut de perspective, et les détourner, les accrocher à une voix, la mienne, mais qui n’est, comme dans le tableau, que la messagère d’autres voix, celle des écrivains que j’ai le désir de leur faire entendre. Que mon désir de lecture et de savoir devienne le leur. Le professeur serait donc celui qui tente de proposer son propre désir comme désirable, ce que l’on peut considérer, pour les élèves, comme une sorte d’aliénation. Mais ce que le tableau nous montre aussi, c’est que le désir, celui d’Augustin ici, se constitue et s’oriente par la voix et le regard, aspect d’ailleurs bien occulté de la formation des enseignants…

Je suis parfaitement consciente qu’en interprétant ainsi ce tableau, je commets un contresens théologique – mais le contresens a toujours pour moi une valeur heuristique – tout comme le peintre a commis un anachronisme : les échecs ne sont arrivés en Occident que bien après l’époque de Saint Augustin, sans doute quelque temps seulement avant l’exécution du tableau. Je veux y voir le passage brutal de la libido sentiendi, à la libido sciendi, désir de savoir. Mais le livre dans le tableau figure le sacré et non la libido sciendi, car la curiosité pour la connaissance et le savoir n’est pour Augustin qu’une autre vanité.

Je n’ai pas peur du contresens, pourtant objet d’irritation des spécialistes de la culture littéraire, des gardiens du sens. Il n’y a de sens dans une œuvre que dans une approximation perpétuelle, celle de ses lectures ; dans le malentendu. Ou, si l’on veut, il n’y a pas de contresens lorsqu’on lit un texte. Ce qui ne signifie pas évidemment qu’on puisse en dire n’importe quoi, ni l’expliquer n’importe comment. On dit parfois qu’une œuvre de théâtre est un texte à trous, et que le metteur en scène doit remplir ces trous. Mais c’est toute la littérature qui est un texte à trous. Et ce trou, c’est la place du désir.

[1] Professeur de lettres, auteur de trois essais, dont « Libres cours », et d’un roman, L’Eprise, chez POL. Ateliers d’écriture collectifs à ParADOxes.