Cinéma
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’enfant sauvage ?, par Aurélie Charpentier Libert
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Victor. C’est le prénom que le Dr Itard donne au jeune garçon retrouvé dans les bois en l’an 1800 et qui fut connu comme « L’enfant sauvage », que Truffaut donnera à voir presque deux siècles plus tard dans son film[1].

Cette désignation de sauvage, en opposition à l’homme civilisé est au cœur de l’idéologie républicaine post-révolutionnaire et orientera la façon dont la société va décider du sort de ce jeune garçon. Doit-il être considéré comme idiot en raison de son comportement, et donc non accessible aux soins ? Ou doit-il être « régénéré » et « socialisé » pour gagner le rang des êtres humains ? En effet, aux années d’obscurantisme et de violence, l’esprit républicain veut opposer les idéaux des Lumières par l’idée de « régénération » de ces dits sauvages, loin des passions et de l’ignorance ayant conduit à la Terreur. Pour cela, ces enfants doivent apprendre à parler pour communiquer et s’inclure dans la société.

Itard, animé par cette idéologie s’oppose alors au diagnostic d’enfant idiot posé par le Dr Pinel et décide grâce à Victor de montrer comment l’humanité, et donc le langage, naît chez le sauvage. Une nourrice, Mme Guérin est chargée des bons soins quotidiens de l’enfant et le médecin se transforme en professeur. On voit alors Victor se transformer sous nos yeux. Le petit garçon hirsute et sauvage du début laisse place à un bel enfant vif et sensible, faisant preuve de son intelligence.

Cependant, le désir écrasant de prouver la réussite de son entreprise, laisse le Dr Itard aveugle face à l’éveil de son élève tant il s’acharne à vouloir lui apprendre à parler. Suite à l’échec de ses exercices répétitifs, il finit par conclure qu’il faut renoncer à « la douceur dont nous n’avons rien à espérer ». Dans une scène très émouvante, on le voit faire un exercice digne du plus dur comportementalisme. Il veut que Victor demande du lait et pour se faire, lui répète le mot jusqu’à plus soif. L’enfant finit par boire le lait malgré l’insuccès de la manœuvre et dit « lait ». Alors que Mme Guérin s’attendrit et embrasse l’enfant, le professeur au contraire regrette l’issu de son entreprise et recommence. Cette fois, il cache le bol afin que Victor parle. Mais ce dernier crie et pleure, il tape le meuble puis se cogne la tête dessus. Itard finit par céder. C’est alors à nouveau après avoir bu que Victor prononce « lait ». Itard conclut avec froideur : « je n’avais obtenu que l’expression insignifiante pour lui et inutile pour nous du plaisir qu’il avait ressenti ».

Itard égaré par ce qu’il veut prouver, ignore tout de ce qui peut naître du plaisir pris dans la langue. Il illustre combien l’idéologie, toujours politique, qui oriente le soin, écrase le désir et l’inédit qui naît de la rencontre. Lacan l’exprime ainsi : « Toute intervention échouera, qui s’inspire d’une reconstitution préfabriquée, forgée à partir de notre idée du développement normal de l’individu, et visant à sa normalisation – voilà ce qui lui a manqué, voilà ce qu’il doit apprendre à subir de frustration par exemple.»[2]

[1] Truffaut François, « L’enfant sauvage », film réalisé en 1969.

[2] Lacan, J., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 30.