Scènes
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Soyeuse démesure, par Valérie Bussières
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Un corps pris dans les plis d’étoffes blanches est transporté, dans un drap immaculé, par une nuée d’hommes habillés en noir. Ainsi s’ouvre le film « La danseuse ». C’est le moment de conclure. Cette scène s’associe sans ménagement à celle d’une jeune fille poussée à participer au dressage d’un veau par un groupe de cow-boys. Une bête est mise au sol, ses pattes reliées par une corde. Il sera question pour Loïe Fuller de dresser son corps enveloppé de soie en passant par l’art du mouvement, de la lumière et des miroirs. Loïe Fuller, du nom de Mary-Louise Fuller, native de l’Illinois (1862), se présente dès sa venue au monde comme une actrice de théâtre. Autodidacte, elle se produira la première fois à Paris en 1892 aux Folies Bergère devant un public prêt à l’accueillir dans ce paysage artistique[1] du tournant du siècle.

Elle raconte dans ses carnets[2] l’instant de voir son corps en lumière. Est-ce là l’instant du nouage, comme un instant de jubilation, celle de l’assomption de l’image dans le miroir ? Un nouage pris dans les volutes « d’une étoffe de soie légère comme une toile d’araignée »[3]. Elle relate le début de sa carrière d’actrice : « comment je créai la danse serpentine ». Elle est en tournée à Londres, en 1890, et doit jouer une scène d’hypnose. Se questionnant sur le choix de sa robe, elle découvre au fond d’une malle, une longue chemise de soie très ample. Lors de la représentation, elle tournoie avec sa jupe, lève les bras. C’est le triomphe : « un papillon, un papillon ! », « une orchidée ! » lancent les spectateurs, des cris s’élèvent, un tonnerre d’applaudissement retentit. Loïe veut se voir : « je passai le vêtement, et me regardai dans une grande glace pour me rendre compte de ce que j’avais fait le soir précédent ». Dans ces écrits, elle nous enseigne avec précision les coordonnées de ce qu’elle répétera et mettra en scène sans relâche : « des reflets d’or se jouaient dans les plis de la soie chatoyante, et dans cette lumière mon corps se dessinait vaguement en ligne d’ombre »[4]. Serait-ce alors avec l’objet regard qu’elle tente de faire exister ce corps, de le phalliciser ?

Mais cette mise en scène du corps phallicisé semble alimentée par une jouissance tyrannique : Loïe répète des heures durant des mouvements avec de longues tiges de bambous comme prolongements de ses bras et se muscle avec des appareillages de poulies soutenant des poids, car elle ajoute toujours plus du tissu, la soie légère devient de plus en plus lourde. La réalisatrice du film nous montre Loïe plongeant ses bras meurtris dans la glace, ses yeux rougis de brûlures, conséquences de son désir illimité. Loïe Fuller recherche les reflets de son corps dans les miroirs qui l’entourent et démultiplie son image à l’infini. Avoir un corps est une illusion[5]. Loïe créera chaque soir cette illusion, elle le fait par le truchement des jeux de lumières, elle sera une pionnière dans le domaine des effets spéciaux. Elle nous enseigne, laissant de nombreux brevets d’invention sur les dispositifs d’éclairage. Dresser son corps au nom de l’Art pour exister dans le regard de l’Autre, telle sera « la fée électricité ».

[1] Comme nous le décrit avec finesse Sandrine Fillipetti dans sa préface de l’ouvrage de Loïe Fuller.

[2] Fuller L., Quinze ans de ma vie, Paris, Mercure de France, 2016.

[3] Ibid., p. 26.

[4] Ibid., p. 29.

[5] Jacques Lacan nous transmet que « Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant. », Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 66.