Scènes
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Théâtre des crises de langage, par Marie-Christine Baillehache
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L’art théâtral de Nathalie Sarraute est de mettre en scène ces détails capables de percer les apparences les plus convenues et de complexifier les dialogues les plus banals. Un mot, un ton, un silence fissurent d’un coup les discours établis et révèlent les passions de « forces psychiques inconnues et toujours à découvrir »[1]. Ecartant toute intrigue et réduisant les personnages à des figures anonymes servant de « simple support »[2], le théâtre de Sarraute se centre sur son invention littéraire, les tropismes : « ces mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience, [sont] à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, [et sont] la source de notre existence. »[3] Tel la Lettre volée qui féminise celui qui la détient, ces tropismes déclenchent chez celui qu’ils traversent, des sensations de corps intenses, brèves et difficilement exprimables, mais dont la fulgurance éclate par surprise et provoque des drames intérieurs. La nouveauté de ce théâtre des tropismes est de donner la place d’honneur à ces troubles décisifs, à ces instants de vérité qui, chez N. Sarraute, sont avant tout des crises de langage.

Avec Elle est là, sa 5ème pièce écrite en 1978, Nathalie Sarraute installe sur la scène théâtrale, les idées de 4 personnages désignés par des lettres et des numéros d’ordre d’arrivée sur scène – H1, H2, H3 pour les hommes et F pour la femme. Au cours de leurs dialogues, leurs idées s’animent de plus en plus et se gonflent irrésistiblement d’un innomé qui, dans un mouvement soudain de « gant retourné »[4], se propulse à l’extérieur et frappe l’autre dans son idée et dans son corps avec une autre idée et un autre corps dont l’emprise se veut plus destructrice encore. Peu importe l’idée ; ce qui compte c’est que l’idée soit, qu’elle est là, solide, menaçante et incarnée par un porteur, c’est-à-dire par un corps.

H2 : Ce n’est pas la tête qu’il faut détruire, c’est l’idée … pas le porteur … mais l’idée qu’il porte … l’idée seule … la traquer … l’écraser …

H3 : Oui, assainir. Bien nettoyer. Faire place nette …

H2 : Et alors on pourrait à cette place, dans cette même tête, installer … se propageant …

H3 : éclairant tout autour …

H2 et H3, dans un même souffle : la vérité …[5]

Pour Nathalie Sarraute, que ce soit pour le pire ou pour le meilleur, le langage est inséparable du corps de jouissance. Les tropismes sont le lieu de cette incarnation singulière des mots. Dans Elle est là, cette « substance vivante »[6] des mots, dans sa joyeuse férocité, ne laisse personne, pas même le spectateur, innocent et in-impliqué. Les fois où H2 et H3 s’adressent directement aux spectateurs, c’est pour forcer chacun d’eux à reconnaitre les obscures forces enfouies qui sont toujours prêtes à s’affirmer comme vérité hégémonique avec une cruauté de plus en plus réelle. « Tout ce qui a été fait […] par des gens comme vous et moi […] et sur quelles échelles énormes… garrots, pelotons d’exécution, charniers et camp de concentration ? Vraiment ? Vous ne pouvez pas comprendre ? »[7]

Dans toute son œuvre, Nathalie Sarraute soutient que la parole, qu’elle caresse ou qu’elle morde, révèle que l’homme n’est pas maitre de ses mots et de la jouissance qu’ils transportent. Chacune de ses pièces lève le rideau sur le savoir inconscient et ses jouissances singulières secrètes, révélant l’inconnu qui ne s’apprend pas et s’éprouve, soit cet effet réel de corps du langage dont Nathalie Sarraute dit qu’il est « ce que nous ne savons pas que nous avons. »[8].

 

 

[1] Sarraute N., L’ère du soupçon, 1950, Paris, Gallimard, 1956, p. 11.

[2] Sarraute N., Ibid., p. 9.

[3] Sarraute N., Ibid., p. 8.

[4] Sarraute N., Le gant retourné, Revue Digraphe, Mars 1984.

[5] Sarraute N., Elle est là, 1978, Paris, Gallimard, 2000, p. 42.

[6] Sarraute N., L’ère du soupçon, op. cit., p. 9.

[7] Sarraute N., Elle est là, op. cit., P. 39.

[8] Lassalle J., L’Amour d’Alceste, 1993, Paris, P.O.L., 2000, p. 101.