Cinéma
  • 21 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Willy, premier de la classe « désir », par Jean-François Reix
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À peine sortie de l’école de Cité[1], quatre jeunes réalisateurs exemplifient dans un film[2] récent et resté inaperçu, comment Willy – qualifié trop souvent d’inadapté par les critiques – met la force de son désir au service de son émancipation et se lance dans le monde en apprenti de la vie.

« À Caudebec, j’irai. Un appartement, j’en aurai un. Des copains, j’en aurai. Et j’vous emmerde ! »

Voilà comment Willy envisage de poursuivre sa vie suite au choix tragique de son frère jumeau pour la mort : il prend sa vie en main. Cette séparation forcée en précipitera une autre. Willy va quitter la maison familiale pour la première fois, la cinquantaine passée, et partir à l’assaut de la ville voisine tant désirée. Il avalera les 10 km à pieds, sans soucis aucun, lui qui se plaignait si souvent de ses douleurs aux jambes.

Qui aurait pu croire qu’il se lancerait avec tant d’énergie dans cette nouvelle vie, qu’il déciderait de « repartir à zéro », lui qui donne sans hésiter sa pension à ses parents pour un téléviseur qu’il ne regarde même pas, eux n’imaginant l’avenir de leur fils que dans une « maison spécialisée » ?

La vue de sa photo sur la pierre tombale de son jumeau va précipiter sa décision. Là où ses parents se sont appliqués à effacer leur différence – le quidam n’y verra que du feu, semblent-ils dire à Willy, vous qui vous ressemblez tant ! – Willy, au contraire, veut plus que jamais s’avancer en son nom propre, et n’entend pas laisser faire : si son frère est mort, lui est vivant et bien décidé à le montrer.

Ce désir si fort d’émancipation l’oblige à se confronter à un monde qu’il ne connaît pas. Mais ne sommes-nous pas, les uns, les autres, toujours dans pareille situation, à jamais inadaptés ? Pour ses premiers pas dans ce nouveau monde, Willy pourra compter sur sa curatelle, Catherine. Elle guide, oriente, ouvre des possibilités, ne l’infantilise pas, découvre un espace pour l’expression de ce désir qu’elle seule semble prendre au sérieux.

Alors en apprenti de la vie, Willy ne cède pas. Son premier logement, une colocation où on lui promet la fête et des filles, le laissera septique. Il s’installera seul dans l’ex-appartement d’un défunt, retrouvant à l’occasion celui qui n’a jamais cessé d’être son colocataire, même disparu. Peut-être avons-nous là un enseignement de Willy, et si une leçon est donnée, c’est bien à nous qui le regardons vivre. Willy nous montre l’irréductible noyau qu’est, pour lui, ce lien fraternel dans lequel s’enracine son existence, pour en faire le point d’appui de cette nouvelle vie. La leçon continuera dans sa rencontre avec Willy  »2nd », collègue au supermarché.

Et si le triptyque annoncé par Willy à tous les contours normatifs, ce « désir de normalité[3] » ne peut être en aucun cas réduit à une mise aux normes. Willy a son style dans lequel l’Autre n’a qu’à bien se tenir, ce qu’un « Et j’vous emmerde » initialement à l’adresse à ses parents vient magistralement ponctuer. Du fait d’être plus en phase avec son désir, Willy n’est pas englué dans l’Autre, mais au contraire en use, ne se laisse pas embobiner aussi facilement que certains l’imaginent et construit, pour son usage, jamais facilement, son rapport à l’Autre à partir duquel il fait lien social, à Caudebec.

[1] École de Cinéma créée par Luc Besson en 2012.

[2] Willy 1er, film de Zoran Boukherma, Marielle Gautier, Hugo P. Thomas et Ludovic Boukherma, sorti en octobre 2016.

[3] Goldberg J., Les Inrocks du 14/10/2016. www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/willy-1er/