Écoles
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre de ses élèves, par Nicolas Buillit
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Un formateur en didactique nous explique que l’on apprendra beaucoup de nos collégiens en scrutant leurs gestes. Donnons deux exemples, trouvés sur la toile, de ces « gestes qui vous trahissent »[1] : les mains de votre interlocuteur sont trop proches de son corps ? C’est probablement qu’il vous ment ; il passe la main dans son cou quand vous le questionnez ? Cela signifie qu’il redoute votre réaction. Ainsi la messe est-elle dite ! Ou peut-être pas tout à fait… Que dirait l’expert du body-speaking à propos d’Eva, élève de cinquième qui plante des crayons dans ses narines, lance des trousses sur les armoires, et balaye les affaires de ses camarades ? L’équipe éducative est dans l’impasse.

À la fin d’un cours sur le développement durable, je me prends à scander la leçon de la façon suivante : « … et gardez bien à l’esprit que vous serez les citoyens de demain ». Surprise de taille : Eva lève les yeux vers moi et me répond : « Mais monsieur, on n’a pas cours avec vous demain ! ».

Au collège, les contraintes éducatives sont incontournables : il nous faut punir et exclure Eva. Serait-ce pour autant incompatible avec la prise en compte sa parole ? La réponse déroutante d’Eva nous donne des indications précieuses. Quand les mots ne sont plus équivoques, quand la langue se rapproche d’un réel, ne conviendrait-il pas, en plus d’éduquer, de s’inquiéter pour le sujet qu’il y a au-delà de l’élève ?

C’est d’abord ce que j’ai fait avec mes collègues : leur signaler mon inquiétude. Je les ai ensuite encouragés à mettre de côté les termes des formulaires (e.g., le GEVA-Sco[2]) pour prendre en considération ce que dit Eva. Cette posture a dérangé certains d’entre eux, mais en a soulagé d’autres. Puis, j’ai initié avec Eva une habitude : remplacer une punition par un court entretien. J’apprends d’elle ce qu’aucun des formulaires ne dit : son goût pour les maths, les personnes qui l’insupportent, celles qui comptent pour elle. Je reçois surtout son grand égarement et son rapport très direct au réel est confirmé. Je soutiens donc un accueil en ITEP[3], où elle se trouve aujourd’hui.

Entre les murs du collège, je continue à promouvoir une prise en compte de la part inéducable de nos élèves. Ce n’est toutefois pas une sinécure : lors d’un conseil de classe, je propose que l’on demande son avis à un enfant au sujet de son redoublement. La réponse du conseil est laconique : « non, il risquerait de se sentir tout puissant »…

Ce que j’apprends de mes élèves, c’est souvent eux-mêmes qui le révèlent, au détour d’une parole inattendue, une parole incongruente avec ce que l’on croyait savoir sur eux. Je ne suis pas psychanalyste, mais j’apprécie lorsqu’un lopin d’inconscient se manifeste et dit enfin quelque chose du côté du sujet. C’est un savoir d’une toute autre nature que celui dispensé en formation, un savoir porté par le vent musclé du désir.

 
[1] http://www.journaldunet.com/management/vie-personnelle/les-gestes-qui-vous-trahissent.shtml

[2] Le guide d’évaluation des besoins de compensation en matière de scolarisation

[3] Institut thérapeutique éducatif et pédagogique