Scènes
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Dés-apprendre, par Marie Favre
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Plus j’apprends, moins je sais[1]. Et plus j’accepte de ne pas savoir. Dans ce métier d’acteur, nous apprenons à savoir dés-apprendre. Étrange à écrire. Le processus créatif est fait d’une longue incubation : la mémorisation du texte, la mise en corps des mots de l’auteur : cela commence par la main, la bouche, puis cela infuse dans tout le corps.

Pour apprendre un texte, je l’écris plusieurs fois, comme pour reproduire le geste de celui qui l’a créé, je le dis, puis je « marche le texte », et son mouvement propre génère le mien, puis j’oublie car personne ne me regarde encore, et il faut oublier pour que « cela » se dépose en nous. C’est comme si je n’étais pas satisfaite d’être habitée par ces mots, repue, en confiance et qu’il était nécessaire de retrouver du vide, du doute pour vraiment le savoir. Cette phase de mémorisation, c’est dompter ce qui résiste en moi. C’est la tâche la plus laborieuse de notre discipline, dans ce que j’observe pour moi mais aussi dans ce que j’entends régulièrement :

« Oh la la, il va falloir que j’apprenne mon texte »

« C’est vraiment pénible il joue le premier rôle et ne connaît toujours pas son texte, ça ralentit tout »

« Je peux te dire mon texte ? »

« Je ne sais pas pourquoi celui-là il n’arrive pas à rentrer ! »

C’est ce qui semble me demander le plus d’effort : être régulière, revenir dessus, rabâcher, répéter, y passer un temps obligatoire et solitaire, puis trouver encore du temps parfois aidée par quelqu’un de patient et d’intransigeant pour vérifier ligne après ligne l’exactitude de ma mémorisation.

L’incubation c’est aussi des lectures d’ouvrages autour de l’auteur choisi, du thème, mais aussi une étude des obsessions du metteur en scène qui nous demande de jouer pour lui. C’est un chemin que je prends vers plusieurs énigmes : l’auteur, le metteur en scène. C’est une longue préparation, une accumulation de matières, pendant laquelle je constitue ma bulle d’interprète où je glisse des mots, des gestes, des œuvres, peintures, films, poèmes, spectacles, des inspirations, des intuitions qu’il faut oublier également, pour que cela devienne matières qui ne prendront forme qu’au moment où commence le jeu. Le moment où, regardée par le metteur en scène pendant les répétitions, je travaille à prendre possession de l’espace et du temps qui me sont offerts, mettant en mouvement corps et mots.

Il y a pour moi, toujours, au commencement, un processus de ré-appropriation des bases : Respirer, écouter, regarder, marcher.

Certes, cela revient vite, mais pour que cela réapparaisse, il faut accepter de ne plus savoir, et de retrouver ces automatismes, modifiés, ré-orientés par le travail d’incubation. Je dés-apprends, pour que tout arrive, tout m’arrive en s’échappant, comme si je devenais passeuse de ces surgissements poétiques qui prennent source dans l’œuvre.

 
[1] Marie Favre est comédienne, metteure en scène, collaboratrice artistique et pédagogue.