Enfances
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Des apprentissages au désir de savoir, par Mathilde Hamard
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Apprendre, acquérir des connaissances, ce n’est pas une mince affaire. Psychologue clinicienne en institution auprès d’enfants, je trouve bien souvent l’école au premier plan. Il n’est pas rare qu’un enfant me dise : « on joue à la maîtresse ». Inévitablement, il me donne le rôle de l’élève, lui est l’enseignant.
À chaque enfant son style. J’ai donc affaire à différents maîtres. Je n’en évoquerai que deux. Le premier détient un savoir encyclopédique, il le délivre à la lettre. Quand je joue l’incompréhension, il répète à l’identique, sans battement possible, car nulle autre manière pour dire, il a appris comme cela.

Le second pose des opérations mathématiques incompréhensibles, écrit des enchaînements syllabiques hors sens, que je dois déchiffrer. Très déçu de mes réponses, il me reprend : « c’est faux, recommence, faut que ça rentre dans la tête, sinon tu vas faire du recopiage ».

Pour le premier, l’apprentissage est central. Il sait lire depuis l’âge de quatre ans. Il a appris tout seul, a besoin d’acquérir des connaissances mais n’est pas animé d’un désir. Il le fait d’un bloc. Ce savoir est très rigide, tout comme son existence, qu’il ne peut mener que selon un certain ordre, sinon angoisse et incompréhension surgissent.

Pour le second, jouer le maître est primordial, car c’est celui qui sait. Il met en scène l’énigme de la demande de l’Autre : celle de faire rentrer dans sa tête des connaissances compactes, inarticulables et hors-sens. Il joue la jouissance d’un maître qui détient les connaissances et ne les cédera pas. L’enjeu est là, il n’est pas prêt à céder un bout de jouissance pour concéder au dressage.

Dans les deux cas, l’apprentissage n’est qu’affaire de dressage. Nul désir à l’horizon. Pour l’un, un dressage nécessaire pour supporter l’existence ; pour l’autre, un dressage imposé par l’Autre.

Autre institution, autre pan de ma pratique. J’y reçois des enfants, pour qui l’école dite ordinaire n’est plus possible. Ils sont décrits comme violents, agités. Ils ne rentrent pas dans les apprentissages. Ils ne consentent pas à un certain dressage. L’un des enjeux est de faire émerger un désir, quel qu’il soit, qu’ils acquièrent le goût d’apprendre, de s’y risquer…

C’est le cas de B. Il est sous le joug du désir maternel : un désir mortifié. La séparation est une épreuve, pour elle comme pour lui. Les angoisses sont massives : si l’autre ne répond pas, c’est qu’il est mort. Très réfractaire au dispositif de travail proposé par l’institution, il va, avec le temps, prendre appui sur les professionnels. Ils tiennent bon, malgré la violence, accueillant l’enfant coûte que coûte. Cela a des effets : il apprend à lire, s’ouvre sur le monde, retourne à l’école ordinaire quelques heures par semaine. Il s’anime. Le désir est là. Le passage d’un désir mortifié à un « désir particularisé »[1], vivant, n’a-t-il pas rendu possible le consentement à l’apprentissage ?

Ainsi, acquérir des connaissances n’en passe-t-il pas nécessairement par un certain dressage, imposé par l’Autre ? Un « doux forçage » n’est-il pas nécessaire pour susciter chez l’enfant une curiosité, une surprise, qui éveille et suscite le désir d’apprendre ? C’est ce que je constate dans ma pratique : lorsque le désir d’apprendre se met dans la partie, c’est parce que l’enfant est piqué au vif par une question qui concerne les raisons de son être au monde. D’où l’importance pour l’enfant de rencontrer un Autre (psychologue, éducateurs, etc.) qui accueille ces questions concernant son histoire, sa place dans sa famille, etc.… Un Autre qui accepte de se détacher de la question des connaissances pour aller vers la question du savoir, notamment inconscient. Un désir d’apprendre ne peut émerger, il me semble, qu’à partir du moment où entre en jeu un savoir dans lequel le sujet se sent concerné. « Le désir de savoir est vif, c’est le sel de la vie. »[2]
 
[1] Leblanc V., « De l’art d’être un Malappris », publication électronique, 6 juin 2017, http://www.desiroudressage.com/2017/06/06/de-lart-detre-un-malappris-par-virginie-leblanc/

[2] Deltombe H., « Désir d’apprendre ? », publication électronique, 6 juin 2017, http://www.desiroudressage.com/2017/06/06/desir-dapprendre-par-helene-deltombe/