Scènes
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « C’est le public qui me montre ce que j’ai fait », par Matilde Madelin
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Dans son spectacle Disabled Theater[1], Jérôme Bel travaille avec le Theater Hora, troupe d’acteurs professionnels atteints de différents « handicaps ». Il les rencontre à partir d’un principe de travail déjà éprouvé dans de précédentes pièces, qu’il caractérise ainsi : « aller là où sont ceux qui ne sont pas représentés, et créer un dispositif sur scène qui leur donne la parole pour extraire et exposer leur savoir. »

Lors d’une rencontre autour de cette pièce[2], le chorégraphe témoigne du bouleversement subjectif qu’a constitué pour lui la rencontre entre son approche chorégraphique et cette troupe : « après ça, je ne suis plus le même comme chorégraphe, je ne suis plus le même dans le monde ». Il n’a pu que les laisser subvertir sa position de chorégraphe, pourtant déjà bien entamée par tout son travail précédent – décrit ainsi : réduire jusqu’à l’os le pouvoir du théâtre, pour voir jusqu’où il résiste.

Dans le déroulement de Disabled Theater, après avoir provoqué une rencontre intense entre chaque danseur et le public, l’acte du chorégraphe, consistant à choisir parmi les performances des acteurs celles qui « méritaient » d’être montrées, a été questionné par les spectateurs comme un reste de ségrégation, dans un spectacle qui en faisait pourtant remarquablement apparaître les ressorts : une fois qu’on les a rencontrés, un par un, dans leur bizarrerie humaine dont le « handicap » n’est qu’une des aspérités, alors ils sont incomparables, nulle hiérarchie entre eux n’est supportable.

La position de « maître évaluateur », en embuscade sous le signifiant chorégraphe, résistait donc encore, et c’est ce que cette pièce a enseigné à l’auteur lorsqu’il a reçu, des spectateurs, son message sous une forme inversée : « je sais que c’est le public qui me montre ce que j’ai fait », dit-il, et il modifie volontiers un spectacle au fil des représentations, pour tenir compte de ce qui lui revient de cet Autre.

La trace de ce savoir nouveau, on la retrouve donc aujourd’hui dans Disabled Theater, rectifié en conséquence : la correction se voit, et c’est heureux, car elle permet à chaque nouveau spectateur de faire l’expérience de ce questionnement.

De cette pièce naît alors un nouveau dispositif de travail, à partir duquel Jérôme Bel construit les pièces suivantes. Il lui permet aujourd’hui, dit-il, de mieux voir comment les danseurs classiques, « armés par l’apprentissage de la technique », ne sont plus « en contact avec eux-mêmes », c’est-à-dire avec une danse qui laisserait apparaître leur singularité : avec eux, dit-il, « je n’ai rien, que l’histoire de la danse. Pina, Merce ont cassé les codes, mais ce qu’ils ont inventé redevient archétype quand ça rentre dans l’histoire ». Comme le dit Lacan dans Le Séminaire, livre VIII, l’ouverture de l’inconscient est de courte durée, à peine éclairé par l’effet du discours analytique, il « aboutit nécessairement à une cristallisation nouvelle (…) qui opacifie »[3] ce qui venait d’apparaître.

Au contraire des danseurs « formés », les acteurs du Theater Hora, à partir de la rencontre avec ce chorégraphe, « ils font ce qu’ils veulent » : ils n’ignorent pas tout de ces codes, de cette histoire, mais n’en font pas une visée idéale. C’est bien plutôt un vocabulaire dans lequel ils puisent des signifiants qui les représentent. Et de même qu’ils subvertissent avec talent les signifiants du champ du handicap qu’un discours scientifique et administratif déverse sur eux, ils font apparaitre sous nos yeux les gestes dansés, inventés ou transmis, dans leur fonction de signifiants.

Au fond, conclut-il, « si l’art est, comme je le crois, source de connaissance, c’est en ce qu’il permet la rencontre avec l’altérité ». À condition que chacun y mette en jeu sa condition d’être parlant : c’est à quoi nous invite toujours le travail de Jérôme Bel.

 
[1] Disabled Theater, Theater Hora, de Jérôme Bel, du 6 au 10 octobre 2017, Festival d’Automne à Paris.

[2] Soirée « Danse et psychanalyse, rencontre avec Jérôme Bel, chorégraphe », Espace analytique, 23/06/2017.

[3] Lacan J., Le séminaire, Livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 394.