Hérétiques
  • 23 novembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Épisode 6 : les sabéens des marécages, par Philippe Benichou
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Pour ce dernier épisode, je voudrais déployer mes talents d’hérésiologue du dimanche afin de tenter de résoudre élégamment une énigme, rencontrée au fil de mes lectures. Un nom frappa en effet ma curiosité, celui de « sabéens des marécages ». Quels étaient ces hérétiques qui avaient pu laisser à la postérité un nom aussi étrange ? Je me lançais fiévreusement dans des recherches que je dus vite abandonner avec dépit. Si vous tapez leur nom sur Google, vous ne trouverez qu’une occurrence, celle du livre où je les avais découverts[1]. Même l’illustre Abbé Pluquet[2] n’en dit mot.

Parce que les sabéens des villes, ça me parle. On imagine des familles aisées, vivant sur les marches de l’Empire romain, élevées au meilleur de la paideia antique, avant d’adopter la nouvelle religion avec ferveur et piété, mais n’ayant à leur disposition qu’une traduction approximative des textes canoniques et conduits bien malgré eux à errer dans l’hérésie. Reconnaissons que cela a toutes les semblances de la vérité.

Qu’ils aient eu une parenté ayant moins bien réussi dans les affaires et à qui ils auraient transmis leur foi, cela permet d’accréditer sans grand risque l’idée qu’il y ait eu des sabéens des faubourgs.

Que ces mêmes sabéens des villes aient su emporter d’enthousiasme des esprits proches de la nature et avides de spiritualité, avec qui ils auraient entretenu quelque relation marchande, ou encore fréquenté sur les lieux de leur résidence secondaire, et nous avons des sabéens des champs plus que convaincants.

Mais des sabéens des marécages ? Franchement, qui peut bien avoir eu l’idée de faire de marécages le point de ralliement d’une religion que le Concile de Nicée devait nommer « catholique » de par sa vocation à l’universalité ? Plus concluant encore, et plus contemporain : imaginez donc un prophète qui aurait pour slogan « En marche vers les marécages » et vous aurez toutes les raisons de penser qu’il aurait quelques difficultés à enrôler à sa suite des masses en mal de direction spirituelle.

Etant donc réduit à supputer, supputons.

Et si ces sabéens avaient été profondément épris de l’orthodoxie la plus rigoureuse, disposant des textes du canon reçu dont ils auraient scrupuleusement respecté la lettre comme l’esprit ? Moi je me dis que les marécages, c’est pas le meilleur endroit pour entreposer des papyrus. D’ici à ce qu’avec l’humidité, l’encre se soit effacée, que des pages aient été déchirées, et voilà nos pieux et sincères illuminés jetés dans les ténèbres de l’hérésie en se vouant à un texte définitivement altéré. Le drame. Leur lieu de résidence, peu propice à l’enseignement des foules, expliquerait aisément l’oubli dans lequel ils devaient tomber.

Ça se tient.

Il y aurait une autre hypothèse, sans doute plus hardie. Imaginons quelques sabéens des villes rejetant les séductions trompeuses du siècle et choisissant ces lieux reculés et nauséabonds pour se faire le déchet d’un monde déchu. Là, peut-être, développèrent-ils une pratique originale, s’offrant à apaiser les âmes tourmentées prêtes à se rendre dans ces lieux insalubres, porteuses d’offrandes pour ceux dont la bienveillante neutralité aurait insisté sur la nécessité d’un coût pour garantir l’efficacité de leur méthode. Et pour se taper les marécages comme coût, un désir bien décidé ne devait pas être de trop. D’autant plus que nos sabéens des marécages auraient sans doute exigé qu’ils viennent plusieurs fois par semaine… Elle me plait bien cette version-là.

 

[1] Mayeur J.-M., Histoire du christianisme. Tome I. Le nouveau peuple (des origines à 250). Desclée, Paris. p. 316.

[2] Abbé Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, des erreurs et des schismes, édition de 1847, Éditions Jérôme Million, 2017.